Les deux femmes travaillèrent ainsi, longtemps, n'entendant d'autre bruit que des pas de promeneurs attardés. De temps en temps, à la dérobée, la grand'mère examinait sa petite-fille; puis elle reportait ses yeux sur un portrait d'officier suspendu en face de la fenêtre. Elle avait alors un léger frémissement, puis se remettait au travail avec plus d'acharnement. Quand, par hasard, elles entendaient la porte de la maison s'ouvrir et se refermer, elles ralentissaient un peu leur besogne et écoutaient. Mais celui qu'elles attendaient ne vint pas.—Vers minuit, la grand'mère vit tomber une larme sur la robe de baptême que sa petite-fille tenait dans ses mains. Puis une seconde larme tomba. Et ce fut tout. La jeune fille s'était raidie, avait vaincu sa douleur; et, comme un hoquet allait la secouer, elle le dissimula en disant:

—Ah! maladroite, je me suis piquée!

La grand'mère se leva, embrassa son enfant.

—Assez travaillé pour ce soir, Marie! Demain, nous nous y remettrons de bonne heure; vois, j'ai fini mon ourlet…

La jeune fille essaya de résister. Elle trouvait une consolation dans son travail. Mais la grand'mère l'entraînait, lui donnait une bougie.

—Couche-toi, vite.

—Et toi?

—Je te rejoins, tout de suite.

—Bonne nuit, maman Renaud.

Elle l'appelait souvent ainsi, dans leur intimité si douce! Elle avait dû donner un nom à chacune de ses mères; car, pendant longtemps, elle avait cru, bien réellement, qu'elle en avait deux, l'une jeune, jolie, presque une camarade pour elle, «petite mère!» Mais cette petite mère était morte de chagrin: elle était allée rejoindre son mari. Et il ne restait à la jeune fille que sa seconde mère, «maman Renaud».