Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi décidé, aussi énergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la chambre; et, là, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le salon, de l'autre côté de la porte. De cette façon, le notaire et Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les séparait de la chambre du mourant… Mais ils espéraient bien entendre s'il appelait.

Déjà Honoré, avec des soins infinis, très lentement, très doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le fermait… Les autres n'avaient rien entendu… Il était seul avec son frère.

Cinq minutes environ s'écoulèrent dans le plus grand silence; Honoré s'était rapproché du lit et contemplait le marquis. En ce moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser de larmes: son visage avait aussitôt pris du reste une expression dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea à sa jeunesse, à ces années qui lui avaient semblé si longues, où son esprit envieux le faisait souffrir des moindres préférences données à son frère.

Honoré était le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le malheur de sa vie. Malgré la Révolution, malgré les idées et les lois nouvelles, les Villepreux avaient respecté les coutumes anciennes. Pour eux, le fils aîné était un être supérieur, l'héritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite n'étaient que des cadets, c'est-à-dire des êtres réellement au-dessous de leur aîné, qui dépendaient de lui et devaient plus tard lui obéir. Le père de Jean et d'Honoré avait rigoureusement maintenu cette différence: il était mort, après avoir réalisé toute sa fortune personnelle et l'avoir donnée à son aîné de la main à la main, afin d'éviter un testament qui aurait pu être attaqué; et la marquise lui avait d'autant plus aisément promis qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaçait, dans son esprit, son fils Jean bien au-dessus de son fils Honoré.

Cet état de choses avait contribué à développer les qualités mauvaises d'Honoré et à étouffer en lui ce qui pouvait être bon et loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait, on le soignait, on le gâtait même, mais en lui donnant sans cesse son frère pour exemple. Dans toutes les cérémonies de famille, la différence entre les deux frères était bien nettement marquée; parfois même, son frère assistait à des repas de gala, tandis qu'on l'éloignait de la fête, où son âge lui aurait cependant permis de prendre sa place.

Son frère avait fait de brillantes études; lui paresseux, peu encouragé, était demeuré relativement ignorant. Son frère avait aisément appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant de cheval. Et cependant le cheval, les courses étaient sa plus grande distraction. Son frère avait déjà ajouté un peu de gloire à la gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en Crimée, tandis que lui, n'était encore parvenu à se signaler que par des duels peu dangereux. Son frère faisait partie du cercle de l'Union; et lui, qui aurait pu s'y présenter, ne l'avait pas tenté, sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par égard pour le marquis. Cela l'aurait humilié.

Il ressemblait beaucoup à son frère, mais d'une façon mesquine: il n'avait ni cette haute taille, ni cette élégance, ni ces beaux yeux, ni cette grâce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honoré était un jeune homme moderne, plus correct qu'élégant, plus calculateur que joueur. Quand il pariait aux courses, c'était moins pour s'amuser, pour chercher des émotions que pour gagner pratiquement de l'argent. Il se battait aisément en duel, mais pour chercher adroitement une réclame. Rien chez lui n'était naturel; il pesait tout, calculait tout. Il n'avait jamais désiré l'amour dans ses liaisons, mais le tapage, la gloriole d'être l'amant de femmes à la mode.

Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de son frère: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis de son frère. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette inconnue qu'il avait devinée dans l'existence de son frère, sans cependant pouvoir soupçonner qui elle était.

Soudain, l'œil gauche de Jean, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses lèvres remuèrent lentement. Honoré se pencha vivement sur lui:

—Frère, je suis là.