«—Dans quelle bataille?
«—Dans une des attaques du Mamelon-Vert.
«Et, fièrement, en noble Française, cette vieille femme me raconta la mort de son fils:
«—L'officier qui portait le drapeau était tombé, frappé par un éclat d'obus; le lieutenant avait été emporté à l'ambulance. Le drapeau fut relevé par un sergent, un nommé Jean de Villepreux, dont mon fils m'avait parlé dans sa dernière lettre: il parait que ce Jean de Villepreux… un marquis, je crois? était d'une bravoure indomptable; et huit jours auparavant, il avait sauvé la vie à mon fils. Mon fils l'aimait donc beaucoup; et, dans sa lettre, il en parlait avec autant d'orgueil que s'il eût été son enfant. Ce Jean de Villepreux eut à peine relevé le drapeau que les ennemis se ruèrent sur lui: il allait sans doute être tué aussi; mais mon fils lui fit un rempart de son corps—je vous dis là ce qu'on m'a répété—Et c'est mon fils qui fut tué.»
«Ah! quelle sotte pensée m'a arrêté ce jour-là! Je brûlais de l'envie de me précipiter aux genoux de cette pauvre mère, de m'écrier: «C'est moi, ce Villepreux! c'est moi qui ai reçu le dernier soupir de votre enfant! C'est pour moi qu'il est mort.» J'eus peur qu'elle ne m'arrêtât par ces mots: «Vous nous avez donc menti?» Et je continuai mon rôle de Jean Berthier.
«—Mais ces Villepreux ont dû vous être bien reconnaissants?… questionnai-je timidement.
«—Sans doute, monsieur, répondit-elle de la façon la plus naturelle; mais il y a des reconnaissances qui pèsent à ceux qui en sont l'objet. En apprenant la mort de son mari, ma belle-fille, qui était très délicate, tomba gravement malade dans le Midi, où je l'avais conduite; elle mourut. La guerre finie, j'accomplis un douloureux pèlerinage: j'allai en Crimée, prier sur cette terre qui m'avait ravi mon fils. Quand je revins en France, j'appris au ministère de la guerre que Mme de Villepreux et son fils m'avaient activement recherchée; on n'avait pas pu leur donner mon adresse, je n'en avais pas laissé. Je priai qu'on ne la leur communiquât jamais. Sans doute, cette dame, aussi riche que bonne m'a-t-on dit, aurait voulu me secourir: j'en aurais été humiliée. Qu'avait fait mon fils, après tout, sinon son simple devoir de Français? Entre gens de cœur, à la guerre, on se sauve la vie chaque jour. Justement, M. de Villepreux avait sauvé une fois la vie à mon fils; nous étions quittes. Et puis, monsieur, j'étais jalouse de cette mère, qui avait conservé, elle, son fils, tandis que j'avais perdu le mien; cela m'aurait fait du mal de la voir, surtout de voir le fils. J'eus tort, monsieur, je fus trop fière. Les secours accordés par le ministère sont bien faibles, bien insignifiants; je ne connaissais personne qui pût me soutenir. Et j'eus bien du mal à élever ma chère petite-fille. Une femme gagne si peu! Enfin, ces mauvais jours sont passés, et l'aisance est entrée chez nous, quand ma petite-fille a pu m'aider de ses petits doigts de fée… Nous n'avions même plus la dot de ma belle-fille: mon fils l'avait dépensée peu à peu pour gâter sa femme…»
«La bonne vieille essuya deux grosses larmes; puis, reprenant une allure enjouée:
«—Nous nous sommes donc tirées d'affaire, monsieur, sans l'aide de personne. Et mon fils, qui était si fier, doit être bien content là-haut, de ce que nous n'avons jamais reçu d'aumône.—Voilà notre histoire, monsieur. Tant pis pour vous, si elle vous a ennuyé; mais il ne fallait pas nous demander ce que c'était que ce portrait!
«Connaissez-vous, ma mère, quelque chose de plus touchant que ce récit?… J'étais ému jusqu'aux larmes. Et je ne trouvai que ces paroles: