«—Mais votre mère, voudra-t-elle de moi maintenant?

«Je la remerciai de ne pas avoir douté de moi. Et elle me dicta ma conduite.

«—Vous lui parlerez, vous lui direz tout, tout! Votre mère doit être bonne; notre devoir est de ne rien lui cacher.

«Je lui ai solennellement, pour la seconde fois, engagé ma parole. C'était lui engager la vôtre, ma mère; car je n'ai pas besoin d'ajouter que, pas plus ma fiancée que moi, n'avons jamais songé à vous désobéir. Ce n'est pas en fils aîné, en chef de famille toujours obéi que je vous écris, c'est en fils humble, soumis. Je ne veux pas que vous me disiez, comme vous me l'avez dit si souvent: Tu es le chef de notre maison, tu es le seul maître, fais ta volonté. Je vous supplie de me répondre simplement: J'aimerai, j'accueillerai ta femme comme ma fille.

[Illustration: … et lentement, par petites pincées, jeta au vent de la nuit une poussière noire. (Voir page 63)]

«Je vous rappellerai seulement que, sous Louis XII, tous les hommes de notre famille étaient morts en Italie; il ne restait qu'un garçon. Fait chevalier bien jeune, il accompagna François Ier et tomba en défendant son roi. La race des Villepreux se serait alors éteinte s'il n'avait existé, près de notre château d'Angoville, un fils naturel de notre aïeul Jean V de Villepreux, le fils d'une paysanne, morte en le mettant au monde. La femme de ce Jean V de Villepreux, la mère du jeune chevalier mort à Pavie, n'hésita pas. Elle éleva le fils naturel de son mari comme s'il eût été son enfant; et, quand il fut majeur, elle obtint du roi qu'il succédât aux titres et aux honneurs de son père naturel. On l'appelle dans l'histoire, le Bâtard de Villepreux; il fut noble et glorieux; à soixante-dix ans, il combattait encore aux côtés d'Henri IV reconquérant son royaume sur les Guises. C'est de lui que nous descendons.

«Ma mère, vous tenez mon bonheur et mon honneur dans vos mains! Je vous embrasse avec autant de respect et de soumission que de tendresse.

«JEAN.»

—Un post-scriptum! fit gouailleusement Honoré, trouvant encore un feuillet. Ces amoureux ne savent jamais s'arrêter.

«Je n'ajoute que quelques mots, ma mère, relatifs à mon testament. Quand on touche de si près au bonheur, on songe forcément à toutes les choses qui pourraient vous l'enlever. Et parfois il me semble que la mort peut me prendre, tout à coup, sans que j'aie eu le temps de réparer le mal que j'ai fait. J'ai donc prévenu Florimont de mes intentions. Et il prépare un acte que nous compléterons dans deux ou trois jours. Par cet acte, je veux reconnaître d'avance, pour mon enfant, le petit être qui viendra bientôt au monde, donner ma part de fortune à cet enfant, en en laissant la jouissance par moitié à vous et à ma fiancée, et vous demander de traiter la mère de mon enfant comme si elle avait été ma femme légitime. Si je mourais, je suis bien sûr que vous respecteriez mes dernières volontés…