LA MARQUISE DE VILLEPREUX
Le château d'Angoville est situé, non loin de Saint-Lô, dans un des plus ravissants paysages de cette presqu'île du Cotentin, qu'on a assez justement comparée à la Suisse. Il se compose de deux constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste du vieux château d'Angoville, bâti au moyen âge, qu'une salle remarquable du douzième siècle, soutenue par d'énormes piliers, et un donjon octogonal du quinzième siècle, très élevé, d'où l'on aperçoit non seulement la vallée de la Vire, mais celles de ses affluents, la Dolée et le Torteron. Une porte garnie de mâchicoulis, et surmontée d'un énorme écusson des Villepreux, semble soutenir le donjon et s'appuie elle-même sur une enceinte d'épaisses murailles qui décrit un léger circuit, puis s'arrête net en un monceau de grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps écroulés, s'ils n'étaient liés entre eux par une solide couche de lierre qui les enserre plus sûrement dans ses griffes de bois tordu que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzième siècle se tient bien debout, comme si jamais les années ne devaient avoir raison de ces constructions massives qui semblent avoir été faites par des géants. Elle a toujours servi d'écurie, ainsi que le prouvent des dispositions spéciales prises dès sa fondation; et il a suffi d'y jeter un peu de lumière et d'y apporter les aménagements nouveaux qu'exige le sport, pour en faire une parfaite écurie moderne.
Lorsque le vieux château, fatigué par les nombreux sièges que lui firent subir les Anglais, commença de tomber en ruine, Jean VIII de Villepreux dépensa presque toute sa fortune pour faire construire la superbe habitation qui s'élève à une légère distance du donjon, et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laissés l'architecture du dix-septième siècle.
C'est de là que la marquise avait écrit à son fils la lettre qu'il avait reçue en arrivant à son cercle.
Le lendemain, à l'heure même où le jeune marquis s'éteignait, dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mère se promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de Persant, dans la large avenue qui mène du nouveau château aux ruines de l'ancien.
Depuis deux jours qu'elle était arrivée à Angoville, elle avait tout vu, tout disposé pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle allait elle-même jeter un dernier coup d'œil sur son écurie.
—Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux levés vers ceux de la marquise.
—Ma petite, répondait la douairière, quand tu n'auras plus sur les joues ce joli duvet qui te fait ressembler à un fruit vert, c'est-à-dire quand tu commenceras à connaître un peu la vie, tu sauras que les hommes ne nous aiment qu'à la condition que nous flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes bêtes qui nous rendent service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter l'écurie pour être bien certaine que rien ne manque aux chevaux de mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoyés, que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus. Tu verras que la première visite de Jean—lorsqu'il nous aura embrassées, car il daignera nous embrasser d'abord—eh bien, sa première visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait, il me dira:
«Vraiment, ma mère, c'est plaisir, après une absence, de retrouver une écurie aussi bien entretenue.»
Et ce sera ma récompense.