—Je devine: Jean a reçu ma lettre ce matin, il me télégraphie qu'il arrive.
Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis qu'une expression de triomphe se répandait sur son visage. Mais à peine avait-elle jeté les yeux sur les quelques mots rédigés par Honoré que ses traits se contractaient affreusement.
—J'étais trop heureuse! murmura-t-elle.
Et elle s'évanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille parcourut rapidement la dépêche; elle aussi faillit tomber; mais elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de résister à sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprès de Mme de Villepreux, donna les ordres nécessaires pour préparer le départ, et cela avec un calme, une énergie dont elle ne se serait pas crue elle-même capable.
—Qu'on attelle immédiatement pour nous mener à Saint-Lô; nous avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de Paris…
Quand la marquise revint à elle, elle voulut parler; mais Juliette l'entoura de ses bras:
—Mère, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la consolation de vous gâter.
Et elle la reconduisit au château, où la marquise demeura une heure immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveuglés de larmes, vaguement fixés sur le fauteuil où son mari passait autrefois les soirées en face d'elle, et où son fils aîné l'avait remplacé. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant elle? Car elle devinait la vérité tout entière dans la dépêche d'Honoré: son fils Jean était mourant, peut-être mort… et on n'avait pas osé le lui annoncer brutalement.
Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte querelle, suivie d'un duel?… ou un accident?… Peut-être une chute de cheval?… L'incertitude l'aurait brisé si, de temps en temps, Juliette n'était venue l'embrasser. Elles mélangeaient leurs larmes.
—Ma chérie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage pour moi!