Le mot eût paru injurieux à ceux qui l’habitaient, ils ne l’eussent pas admis. On appelait cette pièce la chambrée, et même elle portait un nom retentissant, c’était la chambrée Desaix.
Mais quels étaient les occupants de cette chambrée ? Quel était surtout ce général qui s’entêtait à chanter sur un air de marche guerrière le « ba be bi bo bu » ?
Il avait au moins soixante-quinze ans. Sa chevelure blanche tombait en longues boucles sur ses épaules. Toutefois, ce n’était pas sur ces boucles que le regard s’arrêtait, c’était sur le visage du personnage, un visage énergique, sculpté, semblait-il, à coups de canif et que balafrait, dans toute la largeur, une effroyable cicatrice allant du sourcil droit jusqu’à l’oreille gauche.
De plus, ce vieillard avait deux jambes de bois et, à la place du bras droit, se balançait un moignon informe qu’il brandissait à chaque instant, parlant de casser la figure, de briser en deux, de pourfendre et d’écraser ceux qui ne se pliaient pas à son caprice.
Il avait même l’air si terrible, ce bonhomme dont la tête tremblait un peu, que les enfants, dans la rue, ne manquaient pas de s’écarter à son passage. On le connaissait aussi bien dans les environs, il avait même son surnom, on l’appelait Croquemitaine, et cela n’était peut-être pas sans flatter un peu sa vanité.
Croquemitaine, d’ailleurs, à part l’habitude qu’il avait prise de toujours chanter le « ba be bi bo bu », était facile à vivre. Il ne demandait, pour toute félicité terrestre, que deux sous de tabac par jour et la goutte chaque matin.
Avec cela, il était content, le sourire ne quittait pas ses lèvres, et quand il se promenait il ne soulevait d’autre exclamation que des exclamations d’admiration sur son passage.
— Ah ! le bel invalide ! disait-on.
C’était, en effet, un invalide, et la chambrée Desaix n’était autre que le grand dortoir affecté à ceux de ces vieux braves qui, point encore malades, n’étaient point devenus à tout jamais les pensionnaires de l’infirmerie voisine.
Ils étaient là une trentaine à vivre dans une grande chambrée, qui passaient leur temps à se raconter leurs campagnes, à comparer les décorations qui brimbalaient sur leurs vieilles poitrines, qui, aussi bien, grondaient, perpétuellement secoués de furieuse colère, s’emportant contre la République qui, cependant, les hospitalisait, parlant de l’Autre qu’ils n’avaient pas connu pourtant, et petit à petit se figurant qu’ils avaient été ses serviteurs.