Dans les Invalides même, dans cet énorme bâtiment qui tient à la fois du musée et de l’asile, l’ombre de l’Empereur planait d’ailleurs. Elle emplissait tout. Le personnage semblait sorti de son tombeau, rôder dans les couloirs et, par le seul prestige de sa gloire militaire, par la seule autorité de son nom, chaque jour faire des prosélytes, se recruter une armée, battre le rappel.
Lorsque les invalides arrivaient à l’asile, leur brevet de retraite en poche, ils ne connaissaient pas toujours, forcément, les campagnes de Napoléon le Grand. Ils étaient de vieux soldats, ayant combattu dans toutes les campagnes où le drapeau français s’est illustré, ils avaient l’âme guerrière, ils croyaient à la suprématie de la France, mais c’était là tout.
Les nouveaux venus, alors, étaient reçus par les autres avec une cordialité heureuse.
Immédiatement, la bande se chargeait de les instruire. La tradition se passait, en effet, de grognard en grognard et l’histoire était contée, point très fidèlement peut-être, mais toujours embellie, toujours magnifiée, devenant peu à peu légendaire, miraculeuse, surnaturelle.
Et le phénomène classique se produisait alors, il arrivait que le nouvel hospitalisé se prenait à la fièvre de ses collègues, il devenait plus impérialiste qu’eux tous, il parlait de l’Autre avec des hochements de tête significatifs, toute une admiration pieuse, tout un respect exagéré.
Et les pauvres vieux vivaient ainsi, déchets de gloire, lamentables loques, laissés-pour-compte de toutes les batailles, ne concevant rien de plus beau que leur sort, s’enthousiasmant pour les charges de Waterloo en jouant paisiblement aux dames dans l’arrière-salle de la buvette.
Leur existence était paisible, monotone. La grande affaire était pour eux les tours de garde. Ils avaient, en effet, comme service, de loin en loin, quelques heures de faction, soit à la porte des galeries du musée, soit encore à l’entrée du tombeau.
Ce service, d’ailleurs, ne leur coûtait pas. Ils en étaient heureux, ils étaient fiers d’être un peu comme chez eux dans le tombeau de l’Autre et de vivre, avec lui, sur un pied d’intimité, dans le frôlement des grands drapeaux effrangeant leur étamine sur le granit impérissable.
Depuis quelque temps, cependant, depuis une huitaine, à vrai dire, une certaine animation semblait régner parmi les invalides.
Croquemitaine chantait moins gaiement, et l’adjudant Radrap lui-même, un vieux brave qui avait fait le Mexique et la Crimée, délaissait les parties d’échec.