Perpétuellement, le long des couloirs, dans les galeries balayées par la pluie, à la chapelle, où pendent les aigles conquises à l’ennemi, dans le tombeau de l’Empereur même, les invalides s’abordaient. Ils échangeaient quelques mots, hochaient la tête gravement, grognaient d’incompréhensibles paroles, puis se séparaient avec toutes les apparences d’une colère vivement ressentie.
— Il faudra écrire à la place ! disait Laveigne, un ancien fourrier qui avait eu les deux bras emportés par un boulet à l’instant où il dressait pour une acclamation de joie, au moment de la prise d’une position.
— Sûrement ! lui accordait Andrieu, un adjudant dont les deux jambes manquaient, ce qui le rendait inséparable de son compagnon, l’un prêtant ses bras, l’autre aidant à marcher le béquillard. Il faudra écrire à la place.
La place, c’était tout bonnement l’administration tutélaire qui s’occupait de ces pauvres gens.
Mais le mot administration leur écorchait les lèvres. Ils n’étaient pas des administrés, que diable !… Ils étaient des militaires. Ils n’habitaient pas à Paris, ils y étaient casernés, cantonnés… Et les militaires cantonnés, cela dépend de la place !
Ce soir-là, cependant, dans le grand dortoir, dans la chambrée énorme, aux lits blancs, Radrap était entré avec une brusquerie sans pareille. Il avait, d’un coup d’épaule, claqué la porte derrière lui et depuis il gourmandait Croquemitaine qui, puni de tabac pour s’être relevé la nuit, ce qui était un délit grave, s’asseyait sur son lit et balançait ses jambes dans le vide en chantant son « ba be bi bo bu ».
— Ça n’a pas de bon sens ! disait Radrap. Qu’est-ce qu’ils font donc les autres ? Le rendez-vous était donné pour ce soir huit heures. Il est huit heures, que diable ! J’entends l’horloge qui sonne. Est-ce qu’ils ont oublié le mot de passe ?
Croquemitaine s’interrompit de chanter tout comme il s’était interrompu en entendant la menace qui l’effrayait le plus, à savoir qu’il allait réveiller l’Autre.
— Pour sûr, déclarait-il avec onction, pour sûr qu’ils sont encore à la buvette. Ils doivent fumer !…
Radrap, cependant, allait et venait. C’était un des favorisés de la bande. Il lui manquait tout juste la main gauche et le pied droit. Cela ne l’empêchait pas d’être d’une agilité remarquable, marchant avec une grande béquille, se cognant partout, frisant sa grande moustache blanche et grognant d’une voix de stentor :