L’attention était extrême. On eût entendu une mouche voler.

— Soldats ! continuait Radrap. Vous n’ignorez pas pourquoi nous avons sonné ce soir le rassemblement. Les faits sont graves… J’ajoute qu’ils sont certains, que personne ne peut les nier…

— Si, interrompit un vieux grognard. La place prétend que nous rêvons.

Mais Radrap foudroya l’interrupteur du regard comme il foudroya aussi Croquemitaine qui s’était repris à chanter.

Radrap faisait une pause, tirait sur sa moustache, toussait un peu, puis reprenait :

— Soldats ! On prétend, pour se débarrasser de nous, sans doute, que nous sommes des invalides… Des invalides ! Cela fait rire ! Est-ce qu’une jambe ou un bras de moins ont jamais dispensé personne de faire son devoir ? Soldats ! Aujourd’hui, nous avons précisément un devoir à remplir. Il se passe des faits graves. L’ennemi est là, et nous devons défendre l’Autre… Qui d’entre vous veut risquer sa vie, offrir sa poitrine à la mort, conquérir de la gloire encore et défendre l’Autre ?

Il y eut un frémissement.

Radrap était en vérité éloquent. Il avait l’art des proclamations qui enthousiasment, qui électrisent.

Les invalides, d’un même mouvement, se levaient, avançaient d’un pas.

Comme jadis, lorsqu’on demandait deux hommes de bonne volonté pour les envoyer à la mort, ils sortaient tous du rang. Et c’était quelque chose de terrible et d’impressionnant que la tranquillité de ces vieux bonhommes, enfantins un peu, qui semblaient jouer à la guerre et dont l’ambition suprême, alors qu’ils avaient tant donné déjà leur vie, était de donner encore un peu de ce reste de vie qui leur appartenait…