— Les blancs-becs ! ricanaient les invalides.
Parfois des disputes naissaient où les uns se traitaient de moutards et les autres d’infirmes.
Les petits groupes, cependant, les grognards, devaient avoir l’avantage. Dans la tranquillité paisible des bâtiments, les factionnaires montaient une garde fort distraite et peu soucieuse de surveiller les événements.
Les vieux, d’ailleurs, connaissaient tous les détours du palais. Ils savaient se glisser dans la nuit, furtifs comme des ombres, sans faire de bruit. Leurs béquilles elles-mêmes étaient silencieuses, seules auraient pu donner l’éveil leurs médailles s’entrechoquant.
Mais où allaient-ils et que faisaient-ils ?
Radrap, à la tête des dix compagnons qui constituaient le gros de son armée, avait, au sortir de la chambrée, suivi un long corridor. Il conduisait son monde par une galerie jusqu’à la face des bâtiments des Invalides qui regardent le dôme recouvrant le tombeau de l’Empereur.
Quand on arriva à proximité de la chapelle, Radrap se retourna et d’un geste imposa le silence.
— Attention ! dit-il. L’ennemi ne doit pas être loin… Ah ! fichu temps de chien, tout le même !… C’est comme en Crimée, le soir que j’étais de garde et qu’il neigeait si fort qu’au bout de mon bras je ne voyais plus ma main ! Ouvrez l’œil, vous autres !
Ils s’étaient tous arrêtés, ils considéraient la masse sombre du tombeau de l’Empereur, ils écarquillaient leurs yeux, attentifs, émus, grelottant de froid aussi.
Et ce fut l’aveugle, le malheureux aveugle, qui donna le premier l’alarme.