Pour la première fois de sa vie, ce négociant déterminé repoussa les dons de la fortune. Les Pensées d’un Mercanti, réclamées par tous, n’eurent pas de seconde édition. Je suppose que cet homme intelligent goûtait un plaisir infini à rester sur l’impression d’un triomphe imprécis. Il avait « fait son effet » et il rentrait dans sa pénombre, sans avoir cédé au sain désir de s’enorgueillir. Ainsi les Pensées d’un Mercanti auraient disparu sans un incident que je me permets de relater ; étant à Liége, où m’avaient appelé une série de conférences, je me liai avec Maurice Gauchez, le plus subtil parmi les défenseurs de l’esprit wallon ; un soir, après le théâtre, nous sirotions des cocktails, en discutant dramaturgie, lorsque Gauchez tira un petit livre de sa poche, un in-18, très soigneusement imprimé, et me le tendit : « Je parie que vous ne connaissez pas ça ! »
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les Pensées d’un Mercanti, une brochure rarissime ; je vous la prête. Vous l’aurez lue en quelques minutes. Vous me direz ce que vous en pensez ?
Rentré à l’hôtel, je me mis en devoir de parcourir ces Pensées ; quelques-unes me plurent, et je les recopiai pour en faire l’objet d’un article, qui parut au Gaulois.
Le lendemain, j’allai voir Gauchez et lui demandai quelques précisions sur l’auteur de ce menu pamphlet ; mon ami me répondit : « Personne ne peut dire exactement quel fut l’auteur de ces lignes : en Belgique, nous savons garder un secret. Durant une année, mes confrères s’évertuèrent à découvrir le Mercanti cynique dont la rude franchise trahissait les arcanes du métier ; ils soupçonnèrent cinq ou six personnalités dramatiques, un directeur à prétentions littéraires, un acteur qui jouait parfois au journaliste, un auteur dont les pièces étaient régulièrement refusées, un chanoine et le tenancier d’une maison discrète, ancien normalien. Ces messieurs, flattés dans leur orgueil, se défendaient mal ; à cela nous connûmes qu’ils étaient innocents. D’ailleurs, ils eussent été trop heureux d’exploiter le volume, s’ils en avaient été les auteurs. La curiosité se lassa. Seul, je m’obstinai ; je ne voulais pas en avoir le démenti ! J’appliquai au problème la vieille méthode d’investigation léguée par nos maîtres.
« L’auteur était certainement Belge ; vous avez dû observer des « belgianismes » excessifs dont ces pages sont émaillées ; c’était incontestablement un directeur ; cela se trahissait à la façon dont il parlait des auteurs, des acteurs et des managers : c’était un homme âgé, puisqu’il faisait complaisamment allusion à ses anciennes bonnes fortunes ; c’était un retraité, telle ou telle réflexion datait. C’était un isolé, sans famille, sinon il n’eût pas cherché la distraction d’écrire ; et des parents proches eussent cédé à la tentation de vendre une confidence. C’était un homme riche, pouvant faire les frais d’une édition assez coûteuse ; c’était un homme puissant et redoutable, car il avait eu forcément des complices, qui ne l’avaient pas dénoncé. Le cercle de mon enquête se rétrécissait peu à peu.
« J’acquis la conviction que le livre n’avait été ni composé, ni tiré en Belgique. Je connais presque toutes les imprimeries d’ici. Selon moi, l’impression aurait été faite en Angleterre, dans un patronage. Et l’auteur a dû surveiller jalousement le travail, qui est parfait ; il a dû également fournir le papier, qui vient de manufactures spéciales : nous n’avons pas ces papiers-là dans les pays latins.
« Ce qui me frappa le plus, ce fut l’extraordinaire discrétion avec laquelle l’ouvrage fut lancé : les librairies le reçurent sans indication postale ; le service fut distribué par des porteurs mystérieux ; aucune dédicace. Jamais l’auteur anonyme ne remercia les critiques. Avouez que cette modestie est rare ! Nanti de ces remarques, j’avais déjà reconstitué mon inconnu ; il ne restait qu’à lui trouver un nom. Or, je crois bien être en possession du secret, maintenant. Pour moi, le mercanti n’est autre qu’un sieur D…, fort riche et qui vit en avare au fin bout de la ville.
« Un curieux type que ce D… Dans la petite autobiographie qui précède les Pensées, il nous a complaisamment exposé ses débuts, sa conquête de la fortune, ses victoires. En effet, c’est à Paris qu’il fit ses premières armes ; doué d’un sens aigu du négoce, il sut, le premier, commercialiser l’art dramatique. Il régentait vingt scènes, en France, en Belgique, en Suisse ; il administrait cent entreprises qui n’avaient rien à voir avec le théâtre. Tout lui réussissait ; pour l’arracher à la scène du monde, il ne fallut que six mois. Quelques entreprises parurent décliner ; mon D… fut pris de panique. En quelques semaines, il liquida toute sa fortune, qu’il plaça en immeubles, dans ce Liége si riche et si accueillant. Il renonça soudain à tout ce qui avait été son cher souci. Il vint se cacher dans la seule ville où il n’ait pas eu de théâtre. Le bougre est encore solide, bien qu’il ait plus de soixante-dix ans ; il vit avec une servante, touche ses loyers, sort peu. Il reçoit, de temps à autre, quelques macrobites de son espèce, des épaves de la vie. Il possède, dit-on, une bibliothèque remplie d’ouvrages précieux, des manuscrits introuvables. Jugez-en : Il a Le Roi d’Amatibou, de Labiche, dont il n’existe plus un exemplaire en France. Des gens l’ont sollicité de commanditer des affaires théâtrales, il a toujours refusé : « Je suis celui qui revient de l’Enfer ! » disait-il amèrement.
« Si j’en crois la légende, ce vieux type aurait été l’amant d’un tas de créatures splendides : il aurait eu une jeunesse et une maturité encombrées. Il aime qu’on lui rappelle ce passé. Comme je suis directeur de revue, j’allai visiter ce vieux bonze et le priai de rédiger pour moi ses Mémoires ; d’abord il parut tenté, puis se reprit :