J’eus des mécomptes et je ne les dissimule pas ; à plusieurs reprises, pour avoir trop compté sur l’ineptie du public, je me vis à deux doigts de la faillite. Nul ne connut mes affres. A force de bluff, je parvins à ramener ma clientèle hésitante et ceux qui tentaient de m’échapper, je les traquais à domicile ! Je les aurais arquepincés par ministère d’huissier !… Ce furent de dures années de luttes ; je triomphai, en définitive.
Je n’ai pas à rougir de l’aide que me procuraient diverses personnalités que je gratifierai du titre de Mécènes : une dame mûre, veuve d’un banquier connu ; elle écrivait des vaudevilles invraisemblables que je fis retaper par de jeunes littérateurs obscurs et désintéressés. Un robuste exportateur de denrées alimentaires se découvrit un talent de compositeur ; je lui facilitai le moyen de se produire. Il faut bien venir au secours des riches. Ces choses-là n’ont pas d’importance si on sait les accommoder discrètement. Quel directeur n’a pas dans son passé des complaisances de cet ordre ? Il suffit de les oublier. J’entrai enfin dans la série heureuse ; j’avais découvert le type de pièce qui plut au spectateur : un mélange de grivoiserie et de sensibilité ; une évocation sournoise des succès périmés, un langage familier et incorrect, une exploitation des comiques célèbres, bref la pièce à succès fabriquée en série. J’employais quinze auteurs à ce travail et je surveillais l’atelier. On me soumettait chaque soir le résultat des travaux exécutés par l’usine. J’eus ainsi une coopérative de génies, où chacun avait son emploi distinct ; mais c’était moi qui donnais la formule définitive, qui rectifiais les efforts. Hein ?… Richelieu n’avait pas rêvé cela ?… Et pourtant ce pauvre cardinal avait dessiné le plan d’une tragédie en coopération ! Seulement il ne s’était pas préoccupé de la question de publicité qui primait tout.
Entre temps j’établissais des filiales en province et à l’étranger. C’est comme cela que je suis devenu Belge et un peu Suisse. J’achetais tous les théâtres que l’on m’offrait. De la sorte, j’imposais ma marque de fabrique. J’ai fait, j’ose le dire, le cartel de la gaieté !…
Dès que la chance vous favorise, elle vous obsède, elle vous envahit. Une affaire déplorable, à laquelle je m’intéressais, prospérait aussitôt ; il suffisait que le populaire apprît que je m’y intéressais !… Mon nom était garant du succès. Je ne pouvais plus refuser ma participation aux entreprises qui me paraissaient aléatoires : « Votre nom ! On ne vous demande que votre nom !… Vous ne risquez rien et vous touchez cent mille francs ! » J’acceptais et l’affaire marchait sans que je m’en mêlasse ! L’argent est un esclave qui se soumet au maître reconnu. J’eus assez de sang-froid pour ne pas me griser. Cette fortune tardive m’importunait, car elle ne me conférait que des devoirs. Avec un million, j’aurais été heureux : dix millions m’accablaient. Je courais de Conseil d’administration en Conseil d’administration ; je ne dormais plus. J’avais des théâtres en masse, des charges et des revenus. J’avais l’air d’accaparer, je subissais. La facilité du gain est la plus cruelle, car elle vous ôte toute liberté de satisfaire vos désirs. Je pouvais tout et je n’avais pas le temps d’être un homme libre. Une cohorte de soucis m’assiégeait et troublait mes nuits. Les devoirs de l’amour n’étaient pas les moins obsédants ; j’étais obligé d’aimer les créatures que le seul intérêt jetait dans mes bras. J’ai fait honneur à ma signature, mais à quel prix ! Quelle existence tourmentée, bousculée !… Je n’étais jamais sûr du moment prochain et je n’ai jamais pu prendre un rendez-vous certain, ni une décision irrévocable. Je signais, j’embrassais, je courais, je discutais… Des minutes brèves, tantôt graves, tantôt frivoles… Tout cela dans un tohu-bohu où ma personnalité se dispersait et s’annihilait. Il ne subsistait de moi que l’individu créé par la légende, le monsieur multiple et supérieur qui guidait selon sa loi tant de convoitises. Si on avait su !
Une seule directive demeurait en mon esprit ballotté : « Prends garde !… Ça ne durera pas ! Une minute viendra qui abolira tout !… Alors, tout ce qui t’a servi te desservira. Les éléments de ta fortune se retourneront contre toi. Ton bonheur insolent s’écroulera. Et tu retomberas ! » J’ai vécu sous la menace de cette minute ; je l’ai guettée peureusement, aux heures les plus rassurantes de mon triomphe. Elle m’a empoisonné, elle m’a rendu ombrageux ; chaque soir, je me couchais en me disant : « C’est pour demain ! » J’amassais des richesses inutiles pour me garantir contre cette minute. Elle est venue et j’ai pris peur. Moi qui avais risqué tant de parties perdues d’avance, qui avais surmonté tant de difficultés redoutables, j’ai eu peur d’un retour de chance. En quelques semaines j’ai liquidé tout mon passé ! Je me suis vite réfugié dans la solitude.
Mon œuvre s’est éparpillée, ainsi que ma gloire éphémère. A présent, il ne me reste plus qu’une bibliothèque qui m’ennuie, une richesse immobilisée qui m’est à charge, et des souvenirs qui s’estompent. Je suis seul, vieux et fatigué !… L’ensemble de ma vie laborieuse se solde par ce petit ouvrage où j’essaie vainement de me continuer. Qui suis-je ?… Personne ne le saura. Où vais-je ? Vers le grand Peut-Etre. Pour l’heure, je ne suis qu’un lamentable vieillard qui collige des notes écrites au jour le jour. Vous y trouverez beaucoup d’orgueil et beaucoup d’humilité ! Je ne me fais pas meilleur que je ne suis.
PENSEES DISTRAITES
Quand j’ai commencé, je ne savais rien et je jouais n’importe quoi ; j’ai gagné de l’argent. Plus tard, j’ai voulu choisir et j’ai perdu de l’argent ; alors, je me suis remis à jouer n’importe quoi.
Si les acteurs étaient payés au prix qu’ils valent, et non à celui qu’ils croient valoir, les frais de plateau seraient considérablement diminués.