J’avais risqué une partie grave : promu à la dignité de Directeur régulier, j’avais voulu faire peau neuve ; mes petits établissements de tout repos, qui me rapportèrent mes premiers sous, je les avais vendus pour réaliser la somme dont j’avais besoin. Quelle imprudence !… Il ne faut jamais quitter son port d’attache ; mieux averti, j’aurais soldé ces établissements modestes, tout en y gardant un intérêt. Les petites affaires ne périclitent pas, elles ! Elles rapportent peu ou prou, mais elles rapportent.

J’étais assez embarrassé, je faisais juste la matérielle ; si de mauvais jours survenaient, comment pourrais-je durer ? En cette minute critique, Loulou Dunez me présenta son ami :

— Tu verras, me dit-elle, c’est un type extraordinaire, follement riche, si tu as des ennuis, il t’en tirera !

Je dînai avec M. Bisoigne, fabricant de bâches. C’était un élégant jeune homme, roué comme potence, très averti, et qui connaissait à merveille le monde des coulisses ; dès les premiers engagements de fer, M. Bisoigne me prévint :

— Mon cher, pour rien au monde je ne mettrai un sou dans une affaire de théâtre !

— Mais je ne vous demande rien ! répondis-je avec indignation.

Nous causâmes. J’exposai quelques projets qui intéressèrent M. Bisoigne au plus haut point. Deux heures après, nous avions signé un traité. Je prenais deux autres théâtres qui traînaient et j’étais sûr de l’avenir. J’ai toujours gardé M. Bisoigne, même aux heures bénies où je n’avais plus besoin de l’argent des autres : il me portait bonheur !

On ne s’imagine pas avec quelle rapidité l’argent vient, quand il s’est décidé à venir et quand on n’en a plus besoin. Le mauvais sort que je ne redoutais plus, se détourna vers d’autres confrères. La pièce sur laquelle nous ne comptions pas se mit à faire le maximum ; j’en étais effrayé. A dater de ce jour, je compris toute la force de la médiocrité. J’exécutais les plans les plus fantastiques, je réalisais les conceptions les plus folles : il se trouva que tout cela était parfaitement logique et profitable. Au fond, c’était toujours constitué sur le modèle du Consortium des Mégots. Je faisais servir ce qui ne servait plus, dont personne ne voulait.

Sachez-le, mes frères, il n’y a pas de mauvaise affaire !… Pour créer la clientèle, il faut créer le besoin ; et la publicité !… J’ai multiplié les placards qui forcent l’attention, les manières de contraindre les esprits distraits à lire une réclame. J’ai lancé des pièces comme d’autres lançaient des remèdes ; j’ai bousculé la routine des billets de faveur, les piètres ressources des directeurs aux abois. Maintenant, et grâce à moi, la cuisine nécessaire d’un succès a pris toute son importance. Ceux qui m’ont raillé ont cependant dérobé mes méthodes. La valeur d’une pièce est négligeable ; d’abord êtes-vous sûr de cette valeur ? Si vous persuadez le spectateur qu’il s’amusera, il s’amusera parce qu’il ne voudra pas avoir l’air plus bête que tous ceux qui s’y divertissent. Mettez dans un placard : « Immense succès de rire ! » On rira.

Évidemment, il y a les « pièces d’art ». Cela ne me regarde pas !… Je suis, cyniquement, un mercanti, et je vends une marchandise. Il est douteux que je monte une pièce de M. de Curel ; il est douteux que M. Curel m’en propose une, à moins qu’il ne soit pris de folie subite. Tout de même, mon ingérence soudaine dans la littérature contemporaine n’aura pas été inutile ; j’aurai contribué à départager nettement le répertoire de commerce et l’autre. Ce sont désormais deux domaines bien différents. Je ne cherche pas à me justifier, j’ai trop d’orgueil pour cela. J’ai simplement adapté le divertissement aux nécessités de mon époque. La masse du public n’est pas remarquablement cultivée. Pourquoi voulez-vous élever l’âme de toutes ces bonnes gens qui ne vous demandent rien de pareil ? Soyons résolument médiocres ! Il y a dans le rire franc une certaine dose de mépris pour la cause de ce rire. C’est la jouissance de s’encanailler l’imagination ? Soit ! Alors, exploitons cette jouissance, rationnellement.