Je partis. Le pauvre D… mourut quelques semaines après, ainsi que me l’apprit Gauchez, dans une lettre charmante et très explicite. D…, se sentant perdu, avait fait réunir sur son drap d’agonisant tous les portraits jaunis de ses anciennes conquêtes.

Maintenant je suis délié de ma promesse et c’est pourquoi je livre à la publicité Les Pensées d’un Mercanti.

Pierre Veber.

MOI, PAR MOI

Petite autobiographie liminaire.

Au seuil de la vieillesse, désabusé, j’éprouve l’absurde besoin de réunir en recueil les réflexions médiocres que j’ai notées, au jour le jour, durant une longue et glorieuse carrière. Le voile de l’anonymat sera mon premier suaire. En vérité, je ne suis pas un Directeur, je suis le Directeur, tel qu’il a été et qu’il sera. Ma personne importe peu ; toutefois, je crois être utile à mes successeurs en leur léguant les directives qui m’ont mené à la fortune. Ce que j’ai consigné, pêle-mêle, je le donne dans le même désordre ; que chacun y picore à sa fantaisie. Je me présente en toute sincérité, ainsi que je serai lorsque je passerai le suprême Conseil de Révision.

Je suis né quelque part, en France. Je pourrais insinuer que je suis le fils de pauvres ouvriers et que je me suis fait moi-même. Ce ne serait pas vrai. Mon père était officier ministériel et gagnait bien notre vie. Moi, je n’étais bon à rien, mais j’eus, plus tard, la satisfaction d’enrichir ma famille de médiocres qui me reniait. Après mon service militaire, qui se prolongea, j’entrai comme clerc dans une boutique de coiffeur située à Montparnasse. La clientèle était composée de jeunes artistes qui me donnaient des billets de théâtre. J’allais chaque soir au spectacle ; cela m’ennuyait, mais il fallait bien utiliser les faveurs et livrer le lendemain mes appréciations aux généreuses clientes. De là datèrent mes premières affaires : j’avais noué des relations avec le marchand de programmes, le chasseur et le ramasseur de mégots ; j’organisai leur commerce de si heureuse façon que l’on réclama mes lumières en divers établissements. C’est moi qui ai fondé le Consortium des Mégots, qui régit encore la Bourse des tabacs de seconde main ! J’étais bouillant d’idées, que je mettais aussitôt à exécution. La coiffure ne m’intéressait plus et, d’ailleurs, j’ondulais fort mal. J’avais déjà un bureau.

Je groupai les portiers de restaurants en Société anonyme pour la protection des pièces mal venues ; les résultats que j’obtins furent tout de suite excellents ; nous prenions un four et le transformions en succès d’estime ; nous prenions aussi les pièces à fin de course et leur redonnions une vie factice. Plus tard, ces humbles collaborateurs de la première heure me furent précieux.

Je n’osais encore me lancer ; la buvette du Latin-Music-Hall était à prendre, je la pris ; je sus gagner la confiance de quelques jolies femmes ; autour de mon bar, entre minuit et deux heures, des Parisiens désœuvrés vinrent s’attabler. Ce fut ainsi que je captai mes premiers cent mille francs. J’acquis le Concert des Bateaux-Lavoirs, celui des Fatigués, un cabaret au Quartier Latin ; tout cela prospéra. Cependant, je vivais comme un pauvre, même au temps de ma plus grande richesse. N’avoir pas de besoins, exploiter les besoins des autres, c’est toute une philosophie. Quand j’eus enfin mon premier théâtre, je sentis que je tenais la fortune. Avant moi, les directeurs négligeaient les petits moyens ; le commerce du théâtre n’était pas, à proprement parler, un commerce. Le Directeur se contentait des mesquins profits : le rideau-annonce, les programmes, le café et les ouvreuses ; la publicité était dans l’enfance ; les intermédiaires prenaient la meilleure part du profit. Je mis ordre à tout cela ; on peut dire qu’au théâtre le sous-produit est le véritable produit. La grande erreur de ceux qui dirigent un établissement est de chercher la grosse cote ; il faut, au contraire, jouer la matérielle. Si l’outsider sort, tant mieux !

A ne vous rien cacher, je ne savais rien du métier ; j’étais incapable d’évaluer la valeur d’une pièce que l’on me présentait. Je me décidais au petit bonheur ; j’ignorais les noms des artistes célèbres et leur rendement, leur influence sur le public. J’ai failli commettre des impairs irréparables. Bah ! Émile Perrin, qui fut le plus renommé administrateur du Théâtre Français, n’eut pas de plus brillants débuts. Moi, du moins, j’avais été coiffeur. Il n’était que peintre !