Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son dernier développement: trois des faits[63] par lesquels Bacon rend sensible la puissance de l'habitude ont été vulgarisés par Montaigne, et peut-être c'est Montaigne qui l'engage à tirer parti, dans l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre les langues étrangères dès la première enfance[64].

Voici toutefois qui peut être plus intéressant: il se pourrait que Montaigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici surtout à l'essai intitulé: Des innovations[65], des «nouvelletés», comme aurait dit Montaigne: sans doute Bacon connaissait les condamnations vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces «nouvelletés», qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranquillité et son indépendance, attristé son cœur très pitoyable et très humain, quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles; peut-être elles ont contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la question, posée très nettement par les anciens déjà, avait été trop débattue dans toute la littérature politique du XVIe siècle, pour que nous puissions affirmer que Montaigne est pour beaucoup dans les méditations de Bacon sur ce sujet[66].

Mais dans l'essai De la Vérité[67], dirigé contre la mode de scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne présent à la pensée, il le nomme, il le cite textuellement. Malheureusement il ne nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne; on peut penser toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a été frappé par son scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était pas affaire de mode.

L'essai Des voyages[68] surtout me semble devoir son idée première à Montaigne. «Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de l'éducation, et dans l'âge mûr une partie de l'expérience.»[69] Ce sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement marqué tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation de son jugement, combien «frotter et limer sa cervelle»[70] à celle des étrangers peut lui être profitable, et plus tard, après son long tour en Suisse, en Allemagne et en Italie, il a dit dans ses Essais quels avantages il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour un homme fait de voir du pays.[71] C'est lui, je crois, qui a vulgarisé ces notions. Et dans le développement, çà et là nous retrouvions des idées de détail que Montaigne a pu suggérer: celle-ci, par exemple, qu'en voyage il faut «éviter avec soin la compagnie de ses compatriotes», rechercher les étrangers, interroger des gens de toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de répéter les idées de Montaigne. Il va plus avant que son devancier. Avec son sens pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On devrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal, s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des personnes dont il est particulièrement utile de faire la connaissance. En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute à son devancier; il complète ses indications; ses habitudes d'homme très pratique, très méthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit son theme.

Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la traduction latine de ses Essais, Sermones fideles, n'est pas un écho de la première phrase de Montaigne: «C'est icy un livre de bonne foy, lecteur.» Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de 1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se multiplient encore sensiblement[72]. Pas plus qu'en 1612 il n'en est aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en considération. Aussi bien, parmi tous les rapprochements qu'on a pu faire, il en est assez peu pour lesquels il soit permis d'être affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû multiplier les peut-être. Je crois bien que si je n'avais craint leur monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est indiscutable, c'est l'opposition des deux œuvres. Pourtant je crois que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a supposée a priori, ou, ce qui revient au même, d'après des enquêtes toutes dirigées et faussées par des idées a priori. Elle n'a pas déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident.

IV.—Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne est une enquête morale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, ni même ses cadres. Le véritable imitateur des Essais de Montaigne, celui qui a introduit le genre dans la littérature anglaise, suivant le type que Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en 1600, a publié, lui aussi, des Essais[73], où l'auteur ne cachait point son admiration pour Montaigne, et où le nom de Montaigne revenait jusqu'à sept fois. Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophe est moins fameux sans doute que celui que nous lui contestons: il ne gagne pas au change. Mais si les Essais de Cornwallis n'ont pas eu pour soutenir leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom, au temps de leur apparition ils ne semblent pas avoir rencontré beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon.

Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Montaigne pour modèle. Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre. Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'œuvre tout entière.

Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dû partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres Essais, il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français. Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est borné son rôle. Quelle que fût la vogue des Essais de Montaigne autour de lui, quelle que fût la liberté avec laquelle certains contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son devancier.

En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler, c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les Essais français, mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original: la philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est bien l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse y avoir apporté sa contribution, lui appartient en propre.

Si cette étude nous a un peu déçus en ne donnant pas à Montaigne la part que nous étions en droit d'espérer, du moins nous a-t-elle fourni l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution des Essais de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très forte que, s'il n'a pas à proprement parler imité Montaigne, du moins Bacon a goûté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une grande attention. Peut-être dans quelque autre ouvrage sa pensée devait-elle en tirer plus de profit.