Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement, et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux œuvres, c'est en marquer le contraste.

Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge; il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare sagacité.

Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent. S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre avancement. Il a proposé dans le De augmentis de constituer un art de s'avancer dans le monde[52]: on pourrait presque dire que quelques chapitres en sont traités dans les Essais. Sous les titres que voici: De la ruse et de la finesse, De l'expédition dans les affaires, Des négociations, Des solliciteurs et des postulants et beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus significatifs: De la noblesse, Des troubles et des séditions, De la souveraineté et de l'art de commander, Du conseil et des conseils d'Etat, De la véritable grandeur des Etats et des royaumes, Des colonies ou plantations de peuples, Des devoirs d'un juge. Il apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée: nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux traits dominants de sa personnalité que ses Essais laissent deviner.

Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain[53], a une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent individuelles, «ineptes à la société publique»[54], comme il se plaît à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi, les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.

Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie. Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un enfant de la folie qui bouleverse le jugement[55], ruine les situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse la plus pratique.

Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de l'amitié[56], rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»; la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes ressorts.

Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente, ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui d'abord qu'un ami nous permet de soulager notre cœur par des confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies; ensuite qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien conduire que pour faire prospérer nos affaires; en troisième lieu l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous dans les cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association d'intérêts: je crois que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais, l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné. Certainement Bacon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a goûtée, tandis que Montaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas le secours matériel, mais cela explique qu'il en parle tout autrement que Montaigne.

Ce contraste de leurs tempéraments et de leurs œuvres n'a cependant pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la lecture de Montaigne et de prendre en lui le germe de quelques-unes de ses idées.

Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler que de probabilité. A l'exception d'une ou deux peut-être, aucune de ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un emprunt direct et incontestable.

Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprimées par lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne: cette idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses ne sont que des querelles de mots[57]; cette autre encore qu'il est bien souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure voie sans chercher à percer le mystère de leur nature[58]. Cette dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophéties et pronostics de tout genre, et Bacon se souvient peut-être d'avoir lu une idée toute semblable chez Montaigne quand il écrit: «Lorsque l'événement prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout le défaut d'accord: genre de méprise où il tombent également par rapport aux songes et à tout autre genre de prédictions superstitieuses[59]. C'est là une des causes aux yeux de l'un et de l'autre, qui accréditent de pareilles fables. «Personne, dit Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis, et fait-on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses.»[60] Voici encore chez Bacon une idée à laquelle Montaigne a consacré un petit essai tout entier, «Whatsoever is somewhere gotten is somewhere lost»[61]. C'est à peu près la traduction de la phrase française: «Il ne se fait aucun profit qu'au dommage d'autrui.»[62]