Enfin dans l'essai Of Atheism je relève cette idée qu'un peu de philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de nostre police ecclesiastique»[44].

Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon on ne peut attendre que cela[45]. A tout le moins quelques-unes de ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps; elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à penser que Bacon est resté en relation avec ces Essais dont la lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne. Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés, commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune»[46]. Et Bacon reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit cette réponse: quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand on est vieux il n'est plus temps»[47]. D'autres rapprochements[48], sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la même opinion.

Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en 1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai Of negociating tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour l'expression des idées morales.

III.—Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif que les premiers Essais; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu, une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la couleur de l'œuvre.

La multiplication des images et des comparaisons, des phrases incidentes, des explications et des justifications, des indications de lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.

Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces Essais de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les chapitres. Voyez le chapitre De la grandeur des Etats[49]: tous les exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612: combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus lumineuse! Dans l'essai De la Mort[50], au lieu d'allusions rapides aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que Bacon veut nous faire éprouver.

Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon. Le système qui avait présidé à la construction des premiers Essais est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition, il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les Essais de Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas marqué son admiration? Ne s'était il pas montré enclin à subir l'influence de son devancier?

Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme modèle la forme des Essais de Montaigne. En aucune façon. Il aurait eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai Of Judicature[51] était déjà très régulièrement composé en 1612; en 1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les articulations du raisonnement.

Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant cette dernière édition des Essais, il avait publié son De augmentis, où plus nettement que dans The advancement of learning, il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents, de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais De l'Envie, De l'audace, De la dissimulation, sont ainsi de véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une étude systématique de ce genre.

Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer l'expression.