Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences[30] prises à l'Advancement of learning; tels sont les essais Of praise, Of delaie, Of fortune; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai Des délais par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de composition semblait devoir entraîner.

Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition des Essais et la composition des recueils de lieux communs. Nous sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les Essais de 1597 provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605, avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles tient en échec l'influence de Montaigne.

Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales sont empruntées à Montaigne.

J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés Of religion et Of young men and age. Ils évoquent singulièrement le souvenir de Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.

Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible, sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation choquante qui est contraire à la civilité[31]. C'est tout à fait la leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai De l'entrevue des rois: «J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et importuns de courtoisie»[32]. L'autre est dans l'essai Sur le naturel considéré dans l'homme. C'est dans la vie privée seulement, y dit Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre sans affectation; il est lui-même[33]. Chacun reconnaît là un thème cher à Montaigne[34]. Il l'a développé surtout dans son essai Du repentir, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation morale.

Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne semble probable: je veux parler des essais De la mort, Des parents et des enfants, De l'athéisme.

Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements, dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend la mort si terrible»[35]. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy autour de nous»[36]. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même, mais elle se retrouve encore à la XXIVme épître de Sénèque, et Bacon dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître. Visiblement elle est présente à son esprit.

Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne[37] après celui de Bacon[38], on sera tout disposé à le croire.

Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de la vie»[39]. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre De la physionomie, qui y est répétée sous toutes les formes[40].

De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de Montaigne intitulé De l'affection des pères aux enfants[41] en écrivant son essai Of parents and children[42]. Sans doute ce n'est pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers de l'avarice des pères[43].