Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation. Si j'avais cité au lieu du chapitre Des dépenses, celui Des études ou celui De la conversation, cette impression se dégagerait plus fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur, mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt.
Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si largement les littératures italienne et française, qu'en France et en Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous toutes les formes. Quelques années après ses Essais, Bacon, imitant en cela les Italiens, écrira son De Sapientia veterum, où il recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui s'impriment partout, et des œuvres originales fort bien accueillies telles que, en France, les Proverbes de Baïf[23] et les quatrains stoïciens de M. de Pibrac[24]. En Italie les conseils et avis de Guichardin[25], de Lottini[26], de Sansovino[27]. Ceux-là sont les véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là en accord avec le goût de son temps.
Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès de ces premiers Essais. Par le caractère très pratique, très positif de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre Des dépenses, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science; Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente des cadres traditionnels du genre.
En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'œuvre de Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds, trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts traités complètent le petit volume de Bacon, les Méditations sacrées, et les Couleurs du bien et du mal: or, ni dans l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans l'autre[28], je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597, Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant?
La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595, qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée avant de connaître celle de son devancier.
N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son De Augmentis, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple, sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.
Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement comme sont les conseils de ses Essais. Il en explique lui-même la raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec éloquence. Voilà pour la forme l'origine des Essais de Bacon: il faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est beaucoup de cette sorte dans l'essai Des dépenses) a été suggérée par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent plus de l'expérience, moins des livres.
Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne. C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes. Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation d'Essais. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.
II.—Dans la deuxième édition[29] qui fut publiée quinze ans plus tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère n'en est guère changé.
C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode, pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605, dans son Advancement of learning. Cela ne l'empêcha pas de les reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les présenter comme des opinions fausses à combattre.