En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des Essais présent à l'esprit.
S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides, dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat autant qu'une profession de foi sincère.
II.—l'objet de la science et le De augmentis scientiarum
Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de son objet.
Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu, et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien importante envers son devancier.
C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel», «globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés. Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'œuvre qu'il projette. Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.
Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les Essais de Bacon et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne songe guère à évoquer quand on parle d'une œuvre aussi moderne d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants qu'il attaque et dont son œuvre prépare la ruine. Lisez les premiers aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre du Novum organum[89], vous y verrez nettement que la prétention de Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère, lui aussi, fabriquer de l'or.
Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence considérable. Dans son Prince, et plus encore dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live, il unit ses expériences personnelles à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires. C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait. Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa notion de la science au domaine des faits politiques[90].
Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la lecture des Essais de Montaigne: à propos de la logique, de la rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée: dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre hypothèse aussi peu solide.
Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi; c'est dans le domaine de sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale, qu'il a pu seconder Bacon. Nul au XVIe siècle n'a poussé si loin que lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son œuvre est parallèle à celle de Machiavel: il contrôle son expérience personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles politiques. On pourrait être tenté de croire que l'action de Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été analogue, mais moins efficace.