C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les œuvres de l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa déchéance d'être condamné à des besognes actives.

Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?

Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis. Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été justifiée par ses enfants».

Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion dont ses devanciers ont usé.

Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise, qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une grande vogue. Dans son De incertitudine et vanitate scientiarum, examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures, et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles, d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.

Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. Cedant arma togæ, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux partis. Le Courtisan de Baldassare Castiglione avait repris ce thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas encore épuisé.

On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la «bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité. Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions, il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.

Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait voulu lui répondre.

Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce premier livre de Bacon et les Essais de Montaigne n'ont abouti qu'à des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes chargées de grain, les autres portant leurs œufs, d'autres à vide rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort: «Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].

A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82]. Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe, n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous l'avons vu) il doit la reprendre dans ses Essais? Si peu de science écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].