Influence de Montaigne sur le
De dignitate et augmentis scientiarum
L'œuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son recueil d'essais, c'est son admirable Instauratio magna, ce plan gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne, quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer comment elle s'est exercée.
Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des œuvres proprement scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne s'agit que des œuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la science expérimentale. Dans cette partie de l'œuvre de Bacon on peut distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la matière qui remplit le premier livre de son Advancement of learning paru en 1605.
Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science, détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les résultats qu'il doit espérer de ses efforts.
Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.
Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science, détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux premières constituent le De Dignitate et Augmentis scientiarum[74]. La dernière porte le titre de Novum organum.
I.—L'apologie de la science et le De dignitate scientiarum
Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui voit dans Hamlet une critique du scepticisme de Montaigne. Comme dans le cas des Essais, ici encore nous sommes trompés par notre ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à multiplier les dépendances des grandes œuvres entre elles. Ne voyant plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes des autres, et nous négligeons l'influence des œuvres secondaires et de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de laborieuses recherches.
Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et la moins originale des trois parties de l'œuvre philosophique de Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne. Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que dans ce premier livre du De Dignitate et Augmentis scientiarum il n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons entendre une véritable déclamation d'école.
Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs œuvres par un souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs travaux.