On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces forces morales dont Bacon demande l'étude: la coutume, par exemple, l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon pourrait tirer grand profit; il a dit des choses fort justes sur la plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la méthode que réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le mot de «science morale», mais dans sa bouche ce mot avait un sens différent, le sens habituel du seizième siècle, et n'entraînait aucune autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a déclaré hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne jetait un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à mieux connaître les autres.

Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq précautions qu'un prince doit prendre lorsqu'il ajoute un Etat nouveau à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime ses conclusions en termes impératifs, sous forme de lois. Rien que le style de Machiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. «La manière d'écrire qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses, la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations, et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la suppléer[120]... »

Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait d'instinct, par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible comme Machiavel dans ses Discours sur Tite-Live. Il semble bien qu'à l'origine, dans ses premiers Essais, il avait adopté le même cadre. Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si les autres se reconnaissent en lui, s'ils peuvent profiter de ses remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents types humains, de les classer, de fournir de sûres recettes pour agir sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités.

Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon lui doit des idées morales qu'il n'aurait pas eues sans lui: ces questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement. La lecture d'une œuvre où tant de sujets moraux étaient abordés, où l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de matériaux de la science morale. Mais aux yeux de Bacon, Montaigne a su à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne, l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne.

[74] Il serait sans intérêt de distinguer ici, comme nous l'avons fait pour les Essais, les deux rédactions successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 1605 (Advancement of learning) et la rédaction latine de 1623 (De Augmentis scientiarum). Je renverrai uniformément à cette dernière.

[75] Dans son Examen vanitatis doctrinæ gentium et veritatis disciplinæ christianæ.

[76] Voir mon ouvrage sur les Sources et l'Evolution des Essais de Montaigne, t. II, p. 212.

[77] Certainly, if a man meditate much upon the universal frame of nature, the earth with men upon it... will not seem much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn, and some carry their young, and some go empty, and all to and from a little heap of dust (Advancement of learning, I, VIII, 1).

[78] II, XII, t. III, p. 234.

[79] Dialogues XLVI, 19.