[120] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.


CHAPITRE IV

la méthode de la science. montaigne et le Novum organum

Jusqu'à présent nous ne sommes arrivés à démêler qu'une influence de peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées de détail, développer en lui l'habitude de l'analyse psychologique. Il ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'Essais pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement. C'est dans la composition du Novum organum, si je ne me trompe, que les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Même ici nous ne touchons pas une influence certaine; elle n'est que vraisemblable, aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer les raisons qui me rendent cette opinion très probable.

Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible? Comment se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder, critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait pu préparer la création d'une méthode? Bacon se charge de nous l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mêmes commencements que l'acatalepsie, qu'on lui reprocherait d'énerver l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-même. Dans la suite seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de connaissance positive. Son but est de placer l'esprit en face des faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir. Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du Novum organum. A première vue on aperçoit combien elle est conforme à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne.

L'idée maîtresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode. Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir. Il est trop hâtif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément; il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces; il est le jouet de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain[121]; c'est elle qui nous empêche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin. Et ailleurs: c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non des ailes[122]; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là est exprimée sous bien des formes dans le premier livre du Novum organum; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne. Il est vrai qu'il hésite sur la manière de «brider cette raison» si fuyante; pour les questions qui n'intéressent que la spéculation, c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours; autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la politique et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des remèdes, en tous cas, à chaque instant, il signale le mal. «La raison est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tous biais»[123], dit-il quelque part; «l'esprit est un outil déréglé, dangereux et téméraire». «La raison va toujours, torte, boiteuse et déhanchée»[124]. Nous n'examinons pas le fond des choses; nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire de la Rochelabeille; et que dirons-nous après la défaite de Mont-Contour[125]? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison, où il oppose un fait à un jugement hâtif. C'est là dans les Essais son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à ceci: la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les Essais de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des Essais a fortifié le point de vue de l'auteur du Novum organum.

Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins paradoxal? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans le Novum organum les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses œuvres et les œuvres de ses successeurs est une méthode défectueuse? Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car souvent elles fournissent la seule base solide de semblables études. Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées. Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles demandent à être maniées avec une extrême prudence. L'interprétation des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le Novum organum on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne.

Pour faire la critique de l'esprit humain, les deux philosophes ne se placent pas au même point de vue. Bacon catalogue et classe les défauts inhérents à la raison humaine; sans esprit de système et sans plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la diversité de leurs buts nous cache un peu son influence.