De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer sa bâtisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science des choses naturelles, qui doit servir de base à une philosophie de la nature, signale de préférence les illusions que causent les fantômes dans l'examen des choses physiques. Montaigne s'attache surtout à la morale: c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne, rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit. Lorsque Montaigne, par exemple, déclare que nos habitudes entravent notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre idée de justice n'est pas fondée en raison; elle n'a rien d'absolu et d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste, c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel[126]. Bacon fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais ce qui l'intéresse, lui, ce sera par exemple que dans les études les plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique[127]. Ce sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres philosophes ne considèrent que les ensembles.

Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts naturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne fréquentent que notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique. Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut reconnaître des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont été plus ou moins distinctement aperçues.

Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique, voilà en somme ce qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été auparavant très vigoureusement mises en évidence par Montaigne, et que Bacon, qui lisait familièrement Montaigne, n'ait dû être aidé par lui à donner corps à sa doctrine.

Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des hommes: les fantômes de race, les fantômes de l'antre, les fantômes de la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni les nommer ainsi, Montaigne s'est attaqué à tous les quatre. Les fantômes de race l'ont occupé plus que les autres.

«Les fantômes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un vrai mal de famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe: «Le sens humain est la mesure de toutes les choses. Il faut dire au contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit, ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers. L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle des choses gâte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images qu'il réfléchit[128]». On reconnaît là dès l'abord une idée chère à Montaigne. C'est une des idées directrices de l'Apologie de Raimond Sebonde, peut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez les pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains: nous lions la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce même anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique, vicie dans leur principe toutes nos idées des choses: «Il nous faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c'est tout, car hors de ce raport et de ce principe nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu'elle sorte de là et passe au delà.»[129]

Donc, pour Montaigne comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup plus que des relations à l'univers; tous les éléments de notre connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent fort difficilement sur les choses.

Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement, dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants. Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés: il en est un ou deux que nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés: celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant de l'ordre et de la symétrie[130]. Pour la plupart ils sont là néanmoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon.

Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos idées[131]. C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire à notre manière de voir, nous n'en tenons aucun compte. «L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables.»

Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dû avoir présent à l'esprit le onzième essai du premier livre[132]: vous y trouverez la même explication dans des termes analogues; un même exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui, comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux qui, en dépit de leurs prières et de leurs vœux, ont été engloutis par les tempêtes.[133]

En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas, et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au lieu de l'expérience. «On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce que peut sa raison qui est un util souple, contournable et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais.[134]»