Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience n'est capable de nous ôter notre confiance native en nos idées: «Que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la derniere c'est la certaine et infayllible; pour cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout.[135]»
Plusieurs de ses essais n'ont d'autre objet que de nous enseigner à nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre intitulé: Qu'il faut sobrement se mesler de puger des ordonnances divines[136]. C'est une brillante victoire, nous dit Montaigne, que la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y voyons le doigt de Dieu: Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous. Mais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous? Arrius et Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, dites-vous. Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de même. Gardez-vous des idées a priori, et surtout quand vous voulez les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises Montaigne met en pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre conscience de sa méthode.
Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on nomme les causes finales[137]. Montaigne ne s'est pas particulièrement attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer quelquefois; en revanche il a bien nettement signalé le vice initial qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre Des coches[138] et au chapitre Des boîteux[139], il s'est amusé à montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes d'Aristote surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre explications. «Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut ny matière ny baze: laissez-le courre; il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere.»
«Dare corpus idonea fumo... »[140]
Et il revient volontiers sur cette «flexibilité de nostre invention à forger des raisons à toute sorte de songes», la souplesse de cet esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages, fût-ce à vide.
Nos passions donnent naissance à un troisième fantôme, qui est encore signalé par nos deux philosophes. «Les passions, dit Bacon, pénètrent et teignent toute la substance de l'entendement[141].» Montaigne insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son esprit, ce sont ses expériences amoureuses: il se rappelle combien différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant: notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fond les questions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses yeux la principale qualité de son esprit[142]. Il est sans cesse occupé à découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne foi[143]. «Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait Bacon, plus il la croit aisément.» Et Montaigne: «Aux pronostiques ou evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party soit aveugle ou hébeté; que nostre persuasion et jugement serve non à la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite»[144]. La figure de Montaigne, partout présente dans son œuvre, était une invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme.
Il en signale même expressément une des formes que nous venons de retrouver chez Bacon. «L'œil de l'entendement... disait Bacon, rejette... la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables.» Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de l'expérience en dignité[145]. Ce n'est qu'une boutade. En pratique, c'est à l'expérience, bien que «plus vile» qu'il a sans cesse recours, et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une occupation méprisable.
«Que ferons-nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité si elle n'est d'aage competant..... Mais moy... j'allegue aussi volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques: leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus d'honneur de l'allegation que la verité du discours? comme s'il estoit plus d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves que de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous, et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple: ....des plus ordinaires choses et plus communes et cogneuës, si nous çavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des actions humaines.»[146]
C'est dire pour l'expérience morale ce que Bacon dira de l'expérience scientifique en général. L'originalité principale des Essais de Montaigne parmi les productions morales de son temps consiste peut-être surtout en ce que, aux faits rapportés dans les livres et aux idées reçues il a joint les faits de son expérience quotidienne et ses idées personnelles grâce à la large place qu'il a réservée à la peinture du moi.
Deux fantômes de race sont encore signalés par Bacon: l'un tient à la conformation de nos sens[147], l'autre à la conformation de notre esprit[148]. Nos sens nous trompent: ils altèrent les images des choses; ils manquent d'acuité et nous renseignent incomplètement sur les phénomènes qui sont de leur domaine; enfin il est, dans la nature, des ordres de phénomènes dont ils n'ont aucune perception. Ces idées avaient été exprimées par les Sceptiques et par les Académiciens de l'antiquité, par aucun toutefois plus nettement que par Sextus Empiricus. Bacon avait lu Sextus assurément, mais Montaigne avait résumé avec vigueur les idées principales de Sextus sur ce point; chaque fois que Bacon relisait l'Apologie de Sebonde il les retrouvait là claires et succinctes.