Quant à notre esprit, sa tendance naturelle c'est de faire des abstractions, c'est de créer à l'occasion des réalités concrètes des formes artificielles dans lesquelles il les arrête et les fige. Montaigne, il est vrai, n'a pas aussi nettement dénoncé ce vice, mais il est impliqué parfois dans sa critique.
Voyez la belle page empruntée au Plutarque d'Amyot qui sert de conclusion à l'Apologie: c'est ce contraste qu'elle met en évidence entre ce besoin natif de l'esprit d'arrêter la réalité et le monde des phénomènes qui est dans un écoulement perpétuel.
«Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanent, par ce que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu'il soit nay.»[149].
L'une des causes de ce qu'on a appelé le scepticisme de Montaigne, c'est précisément le sentiment qu'il a eu de cette antinomie entre la nature du monde psychologique et la nature du monde réel, sentiment qui s'exprime avec tant de force dans cette fin de l'Apologie de Sebonde.
Les fantômes de race sont les plus universels puisque par définition ils tiennent à la nature même de l'esprit humain; les fantômes de l'antre, au contraire, dépendent des circonstances particulières à la vie de chacun de nous ou du milieu social dans lequel nous sommes plongés. Bien souvent ce ne seront pas les mêmes dont auront à se défier l'homme de science que Bacon prépare, et le sage que forme Montaigne. Tous les deux s'en sont occupés chacun à sa manière. Montaigne les a attaqués fréquemment. Il se défend, par exemple, de participer à «cette erreur commune de juger d'autruy selon luy et de rapporter la condition des autres hommes à la sienne.»[150]
Tous les vices de l'esprit que Bacon désigne sous ce nom de «fantôme de l'antre» reviennent, en somme, à des habitudes que des dispositions naturelles et des circonstances fortuites nous font contracter. Or sans cesse Montaigne s'élève contre l'habitude, contre la coutume qui rétrécissent l'esprit et aveuglent l'œil de la raison. «Ou que je vueille donner, nous dit-il, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant elle a soigneusement bridé toutes nos avenues.»[151]. Bacon a relevé les principaux dangers des habitudes individuelles chez le savant: elles risquent de lui faire porter dans toutes ses études le tour d'esprit de sa spécialité[152], de l'attacher à telles autorités plutôt qu'à telles autres[153]. Et Montaigne de même analyse les dangers que ses goûts et ses habitudes font courir au moraliste. C'est l'habitude qui fausse toute notre critique des faits moraux et psychologiques: entendons-nous citer un fait, c'est d'après notre seule suffisance que nous prétendons décider s'il est possible ou non: or notre suffisance est strictement limitée par notre expérience. Tout ce qui sort du cercle de nos habitudes nous paraît incroyable; tout ce qui y rentre est clair pour nous[154]. Ainsi, au lieu d'interroger notre raison, nous confondons les limites du possible avec les limites de notre expérience courante. Dans l'appréciation des faits moraux, même vice: ce que nous appelons juste n'est pas ce que la raison nous démontre être juste, c'est ce que la coutume nous présente comme juste. Les usages des cannibales nous paraissent barbares non parce qu'ils le sont effectivement, mais parce qu'ils diffèrent des nôtres[155]. Enfin tout le système d'éducation élaboré par Montaigne vise précisément à étendre dans tous les sens au moyen de lectures, de conversations, de fréquentations, de voyages, l'expérience de l'enfant, afin de ne le laisser assujettir son esprit à aucune habitude qui le garrotte dans des préjugés individuels ou sociaux[156].
Les fantômes de la place publique sont ceux qui naissent du langage. Au lieu d'être moulés sur les choses, de les revêtir exactement, les mots correspondent à des notions grossières, imprécises, mal élaborées par le vulgaire. Il s'en suit que toute phrase prête au doute, et que les hommes se comprennent difficilement. De là naissent une masse de disputes oiseuses entre les savants: ils veulent discuter des choses, mais l'ambiguité des mots les empêche de s'entendre, il leur faut s'arrêter à l'écorce. Le seul remède est de donner des définitions exactes. Encore, ajoute Bacon, ce remède est-il très insuffisant car les définitions se composent de mots qui à leur tour ont besoin d'être définis, et ainsi de suite...
Or ces trois idées: imprécision du langage, fréquence des disputes qu'elle entraîne, impuissance où nous sommes de définir exactement, ont été mises en évidence par Montaigne. «Il n'est aucun sens ny visage, dit-il, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge l'on faict naistre? quelle heresie n'y a trouvé des fondemens assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se veulent jamais departir de cette preuve du tesmoignage de l'interpretation des mots.»[157].
Et, au chapitre De l'expérience[158], revenant sur ce même sujet de l'obscurité des écrits humains et de l'inépuisable source de commentaires qu'ils font jaillir, plus explicitement cette fois il nous dira que cette incertitude vient sans doute en partie de ce qu'une même idée ne saurait se retrouver deux fois identique à elle-même dans des cerveaux humains, mais que la raison en est aussi dans l'«insuffisance de nostre langage». «Nostre contestation est verbale: je te demande que c'est que Nature, Volupté, Cercle et Substitution. La question est de parolles et se paye de mesme. Une pierre, c'est un corps; mais qui presseroi: «Et corps, qu'est-ce?—Substance.—Et substance, quoi?» ainsi de suitte, acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu: je sçay mieux que c'est qu'Homme, que je ne sçay que c'est Animal, ou Mortel, ou Raisonnable. Pour satisfaire à un doubte ils m'en donnent trois: c'est la teste de Hydra.»[159].
C'est presque dans les mêmes termes que Bacon dira l'inefficacité de la définition pour remédier à cet état de choses. Et si Montaigne n'avait pas analysé avec autant de précision que lui les causes du mal, il en avait aussi fortement marqué les funestes conséquences: «La plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos procez ne naissent que du débat de l'interpretation des loix; et la plus part des guerres de cette impuissance de n'avoir sceu clairement exprimer les conventions et traitez d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe: Hoc!»[160]