En tout cas, trois faits établissent que Francis Bacon a connu et pratiqué les Essais: il a fait un emprunt direct à Montaigne; il a fait une allusion à sa personne en le nommant; il a cité un passage extrait de son livre dont il a indiqué lui-même la source.
Ce qu'il emprunte, c'est le titre de son premier ouvrage, les Essais. Nous verrons tout à l'heure qu'il n'y a pas de contestation sur ce point. En 1623, lorsqu'il traduit en latin et remanie sa première partie du De augmentis, il y insère cette phrase que les confessions de Montaigne lui inspirent: «Ceux qui ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui survient ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut, ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de République, mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que boiter[9]».
Enfin, dans l'édition des Essais, qui parut en 1625, tout à la fin de sa vie, Bacon cite textuellement une explication psychologique de Montaigne[10].
Je ne connais aucun autre passage emprunté textuellement par Bacon à Montaigne. Plusieurs citations d'auteurs latins se retrouvent chez l'un et chez l'autre. Il est à présumer que Bacon n'est pas toujours remonté à la source antique, et qu'il a pris quelques textes chez Montaigne. Je n'ai pu m'en assurer pour aucun. Pour cela, il eût fallu trouver un texte qui, identique chez Montaigne et chez Bacon, présentât une leçon différente de celles que fournissent les éditions de l'époque. Alors seulement nous aurions su avec certitude que Montaigne est la source. Etant donné qu'il habille parfois à sa mode ses citations, on pouvait espérer que pareille enquête aboutirait. Mais je n'ai rien rencontré qui permît une affirmation. Comme témoignages objectifs, incontestables, nous sommes donc réduits aux trois que j'ai indiqués.
De ce nombre, nous ne pouvons évidemment pas conclure que Montaigne ait été l'un des auteurs préférés de Bacon, car d'autres noms sont cités beaucoup plus souvent que le sien; il ne faudrait pourtant pas en conclure non plus que son influence est négligeable, car l'influence d'un écrivain ne se mesure pas au nombre de fois que son nom se retrouve mentionné par ses successeurs. Des motifs variés peuvent appeler ces mentions. Si Bacon nomme si fréquemment beaucoup d'auteurs anciens, tout particulièrement Tacite et César, ce n'est pas seulement parce qu'il est leur disciple fervent et que sa culture classique est de premier ordre, c'est encore par coquetterie d'homme de lettres. La mode y était: c'est elle aussi qui le pousse à orner son discours de citations de poètes latins, comme elle avait conduit Montaigne à multiplier ses allégations, bien qu'il en condamnât l'abus. Parmi les modernes, Gilbert et Machiavel sont nommés chacun plus de vingt fois. Machiavel a été le maître de Bacon en politique. Bien qu'il le critique souvent, il a beaucoup admiré sa méthode et son œuvre, et il semble que Gilbert ait joué, lui aussi, un rôle important dans la formation de ses idées. D'autres écrivains ont eu une influence moindre sans doute, mais bien probable, comme Baldassare Castiglione, Guazzo, qui ne sont pas même nommés par lui. Guichardin semble avoir eu une part, lui aussi, dans l'élaboration de ses idées politiques; or, je ne trouve le nom de Guichardin qu'une seule fois. Machiavel en politique, et Gilbert en physique, étaient des novateurs audacieux qui ont frappé l'imagination de leurs contemporains par l'originalité de leurs théories; la plupart de leurs idées, étroitement liées à l'ensemble de leurs conceptions, y restent en quelque sorte attachées, évoquent le souvenir du système et conservent pour ainsi dire la marque de leur origine. Montaigne n'a pas de système: on lui en prêtera un plus tard, mais il n'en a pas. Sans ordre, il médite sur les questions que son esprit se pose et jette des vues en tous sens; et ces questions encore sont les plus courantes, celles que tout esprit réfléchi a méditées, soit en morale soit en logique. On voit plus clair et plus loin en le quittant, lorsqu'on revient aux questions qu'il a traitées, on y apporte un esprit nouveau, mais on ne sait plus qui a transformé le point de vue, on ne sait même plus que quelqu'un l'a transformé. Ses idées, très détachées les unes des autres, plus sensées que neuves, s'assimilent aisément et perdent leur étiquette de provenance. C'est peut-être une première raison qui rend croyable que, tout en étant beaucoup moins souvent nommé que Machiavel, Montaigne a pu avoir une influence comparable à la sienne. Il y en a une autre: c'est que, précisément parce qu'elles sont moins systématiques et moins inattendues, les idées de Montaigne appellent moins une contradiction formelle que celles de Machiavel et de Gilbert. Malgré les apparences, le scepticisme de Montaigne n'est que sur fort peu de points en opposition avec les gigantesques espérances que Bacon fonde sur la raison, et nous aurons lieu de voir que Bacon accepte presque en entier la critique de Montaigne. Or, la réfutation appelle volontiers le nom de l'auteur réfuté, et c'est parfois pour les réfuter que Bacon cite Machiavel et surtout Gilbert.
Sans en tirer des conclusions de fantaisie, ou pour le moins prématurées, retenons de ces trois témoignages ce qu'ils peuvent incontestablement nous apprendre. Ils nous apportent la preuve évidente que Bacon a lu les Essais de Montaigne. Par leurs dates ils nous enseignent même que les Essais n'ont pas été pour lui un de ces livres de passage qu'on lit une fois, au temps de leur publication ou bien au moment où ils vous tombent sous la main, et auxquels on ne revient plus: l'un d'eux est du début de sa carrière, les deux autres sont de la fin, probablement séparés l'un de l'autre par plusieurs années. Notons encore que Bacon appelle simplement notre auteur de son nom latinisé «Montaneus» sans y adjoindre aucun commentaire, ce qui parait signifier qu'il lui était familier. Enfin, la mention du De augmentis montre qu'il s'intéressait à sa personne et à son caractère.
Voilà tout ce que nous savons d'incontestable. Nous y pouvons ajouter toutefois (et c'est là une considération de grand poids), qu'on lisait beaucoup Montaigne autour de Bacon, qu'on faisait grand cas de ses Essais, que l'opinion publique appelait impérieusement sur eux l'attention. Quand Florio eut publié sa traduction en 1603, très vite Montaigne semble avoir été en Angleterre un écrivain d'une grande notoriété, d'une notoriété comparable à celle des Boccace et des Machiavel. De nombreux témoignages[11], sur lesquels j'aurai occasion de revenir dans un autre ouvrage, en fournissent la preuve incontestable.
Montaigne est avant tout un moraliste: l'objet de son étude, il l'a répété, c'est l'homme dans sa diversité ondoyante et multiple; et dans la peinture si attachante de son moi, d'une façon générale, nous pouvons dire que c'est l'homme qu'il a toujours cherché. Mais, pour connaître l'homme, Montaigne devait nécessairement s'efforcer de connaître l'origine et le fondement des idées de l'homme; il devait encore préciser la méthode de son étude. Et ainsi, par une double voie, il s'est trouvé amené à examiner le problème de la connaissance. Comme Montaigne, Bacon, avant tout peut-être, s'est attaché à étudier le problème de la connaissance, et à faire œuvre de moraliste. Il est historien dans son récit du règne de Henri VII, il est médecin dans son Histoire de la vie et de la mort, naturaliste dans sa Silva silvarum, romancier dans sa Nouvelle Atlantide, physicien dans son Histoire des vents; la théologie exceptée, il n'est pas de science cultivée de son temps dont il ne se soit sérieusement occupé, mais la grande affaire de sa vie ç'a été de définir l'objet et la méthode de la connaissance. Avec cette tâche, peut-être aucune ne lui a paru attachante comme la composition de ses essais de morale. C'est sa distraction favorite, comme il l'écrit lui-même quelque part, il y revient avec une notable prédilection; il enrichit et il gonfle son volume d'édition en édition, à la manière même de Montaigne. Nos deux philosophes se sont donc préoccupés des mêmes questions.
On pourrait signaler un rapport étroit entre l'idée que Montaigne se fait de l'histoire et la manière dont Bacon la traite, mais il serait chimérique de chercher là une influence; en matière de sciences non plus, Montaigne, qui n'est rien moins qu'un savant, n'avait rien à enseigner à Bacon. Nous devons nous en tenir aux deux domaines que je viens d'indiquer. Nous chercherons d'abord l'influence de Montaigne sur l'œuvre de Bacon moraliste, ensuite son influence sur l'œuvre de Bacon inventeur de la méthode scientifique.