Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger:
— La marier!… répondit-il, voyez-la… elle n'aime que les fleurs et les papillons; elle naît à peine, la pauvre enfant; je veux qu'elle ignore longtemps encore les soucis et les préoccupations de la vie; tant qu'elle le voudra, je serai là pour lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si Dieu me la conserve, comme il me l'a donnée, je ferai en sorte qu'elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les bonheurs réels…
Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de complaisance paternelle:
— D'ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s'il plaît à Dieu, le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je travaille pour elle… J'ai au pays une ferme qui m'appartient en propre, et qui est d'un assez bon rapport… j'ai acheté dernièrement quelques bons arpents de terre; avec une belle paire de boeufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d'elle comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la remettre aux mains de celui qu'elle aura choisi, je m'y résignerai sans crainte, bien certain d'avance que Dieu l'aura guidée dans son choix, et que son choix sera bon!…
— Brave Tanneguy!… interrompit le bon curé avec bonhomie, vous avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères.
— Oh! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite, répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée depuis longtemps, et quand viendra l'heure, je serai prêt. D'ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le savez bien, monsieur Kersaint, j'ai toujours nourri en moi un désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me rappellera mon ancien métier, et je m'ennuierai moins dans ma solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève. Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt, si je n'avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma pauvre femme!
— Une brave et digne femme! interrompit l'abbé.
— Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy: même beauté sereine, même vivacité, même coeur surtout!…
Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par l'air vif et pur du matin. Une certaine gravité s'était tout à coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard sur le visage de Tanneguy.
— Tanneguy, lui dit-il alors d'une voix lente et comme s'il eût pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques jours, mon intention était d'aller vous trouver à Lanmeur.