Pippa.—C'est vrai.
Nanna.—Et puis, qui doute que beaucoup ne fassent beaucoup, tandis que peu ne font que peu, est un cheval. Il est clair que j'entends que tu sois comme une louve qui entre dans une bergerie pleine de moutons, et non dans celle où il n'y en a qu'un. Je veux te le dire maintenant, ma chérie. Bien que l'Envie ait été une putain et qu'elle soit pour cela le péché mignon des putains, enferme-la en toi-même, et si tu entends dire ou si tu vois que la signora Tullia et la signora Béatrice reçoivent à foison des tapisseries, des tentures, des joyaux, des robes, montres-en de l'allégresse et dis:—«Vraiment, leur vertu et leur gentillesse méritaient encore davantage. Dieu récompense la générosité de qui leur en a fait présent!» Rien que pour cela, eux et elles te porteront une vive amitié, et c'est une aussi vive haine qu'ils te porteraient si tu te tordais le museau, en disant:—«Nous voilà jolies; dirait-on pas que c'est la reine Iseult? Je les verrai un jour l'une et l'autre aller chier sans chandelles!» Et cependant, sur ma foi, le martyre que subit une putain à voir d'autres putains bien nippées est plus insupportable que ne l'est un vieux reliquat de mal français niché dans la cheville d'un pied, dans la jointure du genou, dans le pli du coude, ou, pour dire pis encore, qu'une de ces atroces douleurs de tête que ne guériraient pas saints Côme et Damien.
Pippa.—Aux prêtres, tous ces maux-là!
Nanna.—Parlons un peu des dévotions, qui sont utiles au corps et à l'âme. J'entends que tu jeûnes non pas le samedi, comme les autres putains, qui veulent être plus rigides que le Vieux Testament, mais toutes les Vigiles, tous les Quatre-Temps, tous les vendredis de mars; fais savoir partout que ces saintes nuits-là tu ne couches avec personne: ce qui ne t'empêchera pas de les vendre à qui voudra les payer plus cher, en te gardant bien de te laisser prendre en fraude par tes amoureux.
Pippa.—Si j'en paye la gabelle, tant pis pour ma bourse.
Nanna.—Note cette galanterie: de temps en temps, fais semblant d'être malade et reste au lit une couple de jours sans être habillée ni déshabillée. Outre que tu seras courtisée comme une signora, les vins de choix, les gros chapons, toutes sortes de bonnes choses te viendront à la douce, à la douce; les piperies de ce genre s'opèrent par signes, sans que la langue s'en mêle.
Pippa.—Elle me plaît cette façon de paresser, à la fois utile et agréable.
Nanna.—Pour ce qui est du prix des plaisirs que tu vendras, il est nécessaire de t'informer, c'est d'une importance capitale. Tu devras t'y prendre avec adresse, considérer la condition de celui qui en veut et faire en sorte que pendant que tu cherches à attraper des douzaines de ducats, tu n'en laisses pas échapper de tes filets une simple couple, ou même la moitié d'une couple. Les hauts prix, tâche qu'on les crie à la ronde et que les bas prix on les taise; que celui qui te donne un ducat le fasse et ne dise rien; celui qui en donne dix, publie-le à son de trompe; à la fin du mois, autant de flibusté, autant d'épargné; celle qui ne se livre pas à moins de la vingtaine est comme une fenêtre qui n'a que des rideaux, le moindre vent la met en pièces. Mais il me vient à l'idée de t'enseigner un joli coup. Fille, quand tu chasses aux grives bien grasses, s'il t'en vient une près de tes filets, ne l'épouvante pas en faisant du bruit; retiens ton souffle, au contraire, jusqu'à ce qu'elle tombe dans les mailles; une fois prise, plume-lui le cul, morte, vivante ou étourdie.
Pippa.—Je ne comprends pas.
Nanna.—Je te dis que s'il te vient à travers les jambes un homme qui ait de quoi, ne va pas l'effrayer en lui demandant des sommes folles, prends ce qu'il donnera; une fois qu'il sera bien entortillé, plume-le jusqu'au vif. Un filou, pour donner confiance à sa dupe et montrer qu'il peut perdre, commence par se laisser gagner un coup ou deux, puis triche tant qu'il lui plaît.