Pippa.—C'est ce que je ferai.
Nanna.—Ne perds jamais le temps, Pippa; va par la maison, donne deux coups d'aiguille, par contenance, manie des étoffes, chantonne quelques petits vers que tu auras appris pour rire, gratte la guitare, pince le luth, fais semblant de lire le Furieux, le Pétrarque, les Cent Nouvelles, que tu auras toujours sur la table, mets-toi à la jalousie, puis éloigne-t'en, et pense et repense à étudier le putanisme. Quand tu t'ennuieras de ne faire quoi que ce soit, enferme-toi dans ta chambre et, le miroir à la main, apprends-toi devant lui à rougir gentiment, à te composer les gestes, les maintiens, les attitudes qui conviennent, s'il te faut pleurer, abaisser les yeux sur ton corsage ou les relever à propos.
Pippa.—Que de subtiles affaires!
Nanna.—Je pense à ce gredin d'argot usité de filous à filoutés; ne te plais pas à le parler et n'écoute pas ceux qui le parlent; forcément, tu serais tenue pour une de ces espèces..., je sais bien qui je veux dire, et tu ne pourrais ouvrir la bouche sans faire entrer le monde en défiance. Je te donne toute permission d'user de coquineries le jour où l'occasion s'en présente et avec cette sorte de gens que Dieu a faits pour que jamais ils ne reviennent te voir; mais l'argot, je ne le permets sous aucun prétexte.
Pippa.—Il suffit de m'en prévenir.
Nanna.—Je ne t'enseigne pas comment tu devrais te disculper de tes propres scélératesses à l'aide de bonnes excuses, de bonnes réponses; ta prudence me marche sur le pied et me fait signe de ne pas m'échiner à te le dire. Je lui obéis donc et t'avertis que si tu veux faire souffrir qui t'aime, tu devras t'y prendre de façon qu'il ne souffre pas continuellement, qu'il ne s'habitue pas à son martyre comme celui qui loge à bail la fièvre quarte depuis cinq ou six ans. Use d'un moyen terme et tiens-t'en au livre de Serafino, qui dit:
Ni trop de cruauté, ni trop d'indulgence;
L'une désespère, l'autre rassasie.
Ne te montre jamais si éprise d'un homme, quelque bien que tu en penses, que tu ne puisses lui donner deux coups du petit marteau sur l'enclume du cœur; par-dessus tout, ouvre à deux battants la porte à qui vient les mains pleines et ferme-la au nez de qui les a vides. Prends-y-toi de façon que celui qui donne t'écoute, quoique tu feignes de ne pas être entendu de lui, quand tu diras à celui qui ne donne rien:—«Pourvu qu'un tel me veuille du bien, je ne me soucie de nul autre.» Sois toujours la première à te fâcher contre ceux que tu auras offensés: domptés par l'amour, ils te feront leur maxima culpa de tes propres péchés; mais, suppose que tu t'irrites fort contre quelqu'un, ne lui tiens pas rigueur trop longtemps, tu courrais le risque d'être quittée par lui. Son amour ressemble à quelque petite faim qui vous reste quand votre appétit ne s'est pas rassasié complètement; une fois levé de table, cette faim-là se passe tout de suite et l'on n'avalerait pas une bouchée de plus, pour n'importe quoi.
Pippa.—J'ai éprouvé cela.