Pippa.—Cela me manquait.

Nanna.—Je l'ai prêché moi-même. Te voici une quinzaine de jours avant la Saint-Martin; rassemble en consistoire tous tes amants, assieds-toi au milieu du cercle; fais à tous les plus gentilles câlineries que tu saches ou que tu puisses, et quand tu les as bien englués de tes chieries, dis-leur: «Je veux que nous fassions le roi de la fève et que jusqu'au carnaval nous continuions ainsi de payer un souper chacun notre tour: nous commencerons par moi; à condition qu'on ne dépense pas des folies. Nous ne voulons que passer le temps d'une façon honnête.» Un arrangement pareil est pour toi de beaucoup d'agrément et de non moins de profit. D'abord, le souper que tu offriras sortira de leur bourse; ensuite le roi est obligé de coucher avec toi le soir de son souper, et ce coucher-là, force est que Sa Majesté le paye en roi. D'un autre côté, chaque fois qu'on mange chez toi, les reliefs te couvrent de la dépense de la semaine et, en grappillant, il te restera encore par surcroît de l'huile, du bois, du vin, de la chandelle, du sel, du pain, du vinaigre. S'il t'est possible de revendre à l'un ou à l'autre, en cachette, ces denrées-là, fais-le; mais la chose étant découverte, tu t'en acquerrais un renom à ne pas trouver de savon qui puisse t'en laver la tête; par conséquent, mieux vaut ne pas s'y risquer.

Pippa.—Oh! celle-là, oui, elle n'est pas pourrie.

Nanna.—Je t'égrène à cette heure autant de rubis que de paroles, et, certes, tu pourrais les enfiler comme on enfile des perles. Fais-toi de temps en temps faire par ta chambrière un suçon sur la gorge, ou bien marquer sur la joue la double empreinte d'une morsure, afin de brouiller l'estomac de qui croira y voir l'œuvre de son rival. Mets aussi ton lit en désordre, pendant le jour, emmêle tes cheveux, rends-toi les joues rouges en te fatiguant, mais pas beaucoup, et tu verras renâcler l'homme qui est jaloux de toi, comme renâcle celui qui surprend sa femme in peccavisti.

Pippa.—Celle-là m'est allée droit au cœur.

Nanna.—Ce qui m'ira droit au cœur, à moi, c'est que mes paroles fructifient dans ta cervelle comme fait le grain semé dans les champs. Si je les ai jetées au vent, ce sera pour ta ruine, à ma grande douleur, à mon désespoir, et en une semaine tu chieras sous toi tout ce que je t'aurai laissé de rentes. Au contraire, s'il advient que tu t'attaches à mes recommandations, tu béniras les os, la chair et la cendre de ta mère, tu l'aimeras morte, comme je crois que tu l'aimes vivante.

Pippa.—Vous pouvez l'archicroire, maman.

Nanna.—Ici je m'arrête, et ne te plains pas si je t'ai fait bonne mesure; contente-toi de ce que je ne veux pas t'en dire plus long.

—«Que voudriez-vous me dire de plus?» répondit la Pippa à sa mère. Celle-ci se leva, engourdie d'être restée trop longtemps assise, et en bâillant, en se détirant, s'en fut à la cuisine. Le souper prêt, la fille désormais savante, toute à l'allégresse d'avoir bientôt à ouvrir boutique, n'y toucha que du bout des dents; elle semblait proprement une fillette à qui son père vient de promettre de la marier à son amoureux. Pleine de joie, elle en tenait à peine dans sa peau, du contentement d'elle-même. Mais comme l'une était éreintée d'avoir parlé, l'autre d'avoir écouté, elles allèrent dormir ensemble dans le même lit. Le matin, elles se levèrent, bien reposées, dînèrent quand le temps leur en parut arrivé, et comme elles se remettaient à causer, la Pippa qui avait fait un beau rêve au point du jour en fit le récit à sa mère, juste au moment où celle-ci ouvrait la bouche pour raconter les trahisons dont les hommes payent l'amour des femmes.