Nanna.—La chose alla droit au but où visait le courtisan, et il entortilla la pauvrette de telle sorte qu'il la fit monter par-dessus les cimes des arbres. Voici les hâbleries qu'il lui débita:—«Ma chère maîtresse, je n'ai pu jusqu'ici vous montrer réellement l'amour que je vous porte; je dépensais toute mon âme au service de Monseigneur, attendant que ma récompense vînt de lui. Maintenant, Dieu a voulu, en ramenant à lui le frère de mon père, me faire connaître qu'il est, j'allais dire aussi miséricordieux que sont ingrats ces gredins de patrons. Ce que je puis t'affirmer, c'est que j'hérite de cinquante mille ducats, tant en maisons qu'en terres et en écus sonnants, et que je n'ai ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs; en vertu de quoi je te choisis pour ma légitime épouse, et parce que je veux aussi prendre mon plaisir.» Cela dit, ce véritablement digne valet du prêtre la baisa, et s'ôtant une bague du doigt la passa au doigt de la signora. Tu penses si cette histoire la rendit contente et la fit rougir d'aise; si, en le serrant entre ses bras, elle put retenir ses larmes! Elle voulait le remercier et ne pouvait: là-dessus, l'enjôleur déplie la lettre d'avis, écrite de son encre, à sa façon, prend un siège et dit:—«Voici ce que chante la lettre»; il la lui lut tout entière.
Pippa.—Jusqu'à l'Alleluia il lui récita l'alphabet.
Nanna.—La signora, après l'avoir attiré sur elle une petite fois, le congédia, pour qu'il pût aller mettre ordre à leur départ qu'ils devaient effectuer ensemble, comme elle se l'était fourré dans la tête, et il n'eut pas plus tôt franchi le seuil de la porte qu'elle ouvrit une cassette où, tant en joyaux qu'en écus, colliers et plateaux d'argent, elle avait pour plus de trente centaines d'écus; ses robes et autres affaires en valaient plus de douze cents. Comme elle achevait de ranger tout, le voici de retour; elle court à lui:—«Mon cher époux», dit-elle, «voilà toutes mes pauvres richesses; je ne vous les offre pas comme ma dot, mais en signe d'amoureuse affection.» L'affreux traître prit les objets de valeur, les remit où ils étaient auparavant, et ferma de sa main la cassette. La folle à lier, ne sachant comment entrer encore plus avant dans les bonnes grâces, voulut qu'il gardât la clef, envoya chercher des juifs et fit de l'or de tout ce qu'elle possédait en robes et autres parures; avec l'argent de la vente, il s'habilla en paladin, acheta au Campo di Fiore deux haquenées de voyage, et, sans un mot de plus, emmena la pauvrette après l'avoir fait habiller en homme. Il ne voulut rien emporter, si ce n'est les bijoux et autres objets de la cassette, et se dirigea avec elle du côté de Naples.
Pippa.—Bon endroit pour les filous!
Nanna.—Deux ou trois gîtes de suite, il la traita en marquise; la nuit, il la tenait entre ses bras avec les plus grandes chieries du monde. A la fin, il voulut abréger l'histoire, et, après lui avoir mis dans son vin je ne sais quelle drogue soporifique apportée par lui de Rome, au beau moment où elle dormait de son mieux, il la planta là, courtisanesquement, dans le lit de l'aubergiste, lui enlevant jusqu'à son bidet, sur lequel il fit monter un jeune gars qui se rencontra là juste comme il sortait de l'hôtellerie; puis il se mit à courir la poste d'un tel trot que l'on ne sut jamais où il était allé.
Pippa.—Que fit la malheureuse, à son réveil?
Nanna.—Elle mit sens dessus dessous tout le village, courut à l'écurie, prit la longe de sa haquenée et se pendit au râtelier de sa mangeoire; on prétend que l'hôte, pour hériter de ses vêtements, la regarda faire.
Pippa.—Celle qui est sotte, tant pis pour elle!
Nanna.—Un de ceux qui croient faire une œuvre pie en trompant une putain, comme si les putains dussent être autant de saintes Nafisses, comme si les putains n'avaient pas à payer le loyer de la maison, à acheter le pain, le vin, le bois, l'huile, la chandelle, la viande, les poulets, les œufs, le fromage, l'eau et jusqu'à leur place au soleil; comme si elles allaient toutes nues, ou si, pour les vêtir, les marchands leur donnaient gratis le drap, la soie et le velours, le brocart... Et de quoi donc doivent-elles vivre? Est-ce du Saint-Esprit, par hasard? Et pourquoi s'abandonneraient-elles pour rien au premier venu? Les soldats exigent leur paye de celui qui les mène en campagne; les docteurs ne parlent dans les procès que moyennant finance; les courtisanes empoisonnent leurs patrons, si ceux-ci ne les pourvoient pas de bénéfices; les palefreniers reçoivent leurs salaires et émoluments, moyennant quoi ils courent près de l'étrier. Si donc tout métier qui coûte de la peine est payé, pourquoi serions-nous forcées de nous soumettre pour rien à qui nous le demande? Belles histoires, beaux raisonnements, jolies trouvailles! Par mon serment, la police est mal faite et le gouverneur devrait publier un édit: «A peine de feu!» contre quiconque duperait ou lâcherait une putain.
Pippa.—Peut-être le publiera-t-on, cet édit.