Nanna.—A leur volonté. Je te parlais d'un de ces trompeurs de femmes, qui se prélassait à la maison comme un grand seigneur, mangeait à la française, buvait à l'allemande, et, sur une petite crédence, faisait parade d'un plateau et d'un gobelet d'argent fort beau et de grande taille; plateau et gobelet étaient disposés au milieu de quatre grandes coupes également d'argent, de deux compotiers et de trois salières. Cet homme-là serait mort si chaque semaine il n'avait pas changé de putain, et il avait imaginé, pour besogner sans bourse délier, la plus nouvelle piperie, la plus jolie niche à laquelle ait jamais songé vaurien digne de la potence et de la corde qui vive à cette heure. Le chenapan sur cet article (car pour tout le reste c'était un honnête homme) possédait une jupe de satin cramoisi, sans le corsage, et chaque fois qu'il emmenait une signora coucher chez lui, vers la fin du souper, il se mettait à dire:—«Votre Seigneurie a sans doute entendu parler du vilain tour que m'a joué une telle; par le corps! par le sang! on ne se comporte pas ainsi, et elle mériterait autre chose que des injures!» Il n'y avait pas un mot de vrai dans ce qu'il disait. La bonne signora, donnant raison au hâbleur, s'efforçait tout à fait de lui faire croire qu'elle n'était pas une de ces espèces et lui jurait de n'avoir rien promis sans tenir. Le galant homme lui prenait la main et s'écriait:—«Ne jurez pas, je vous crois; je sais que vous êtes une femme comme on n'en trouve plus.» Bref, il finissait par appeler un sien valet qui était, je n'ai pas besoin de le dire, ma chère enfant, bien au courant de la chose, et lui faisait retirer de l'armoire la susdite jupe. Levé de table, il l'essayait à la signora et lui donnait à entendre que, de toute façon, il voulait lui en faire présent. La jupe, pour n'avoir pas de corsage, était comme peinte sur le corps de toutes celles qui l'essayaient et alla donc à la putain dont je te parle. Le dupeur de femmes appelle orgueilleusement son valet et lui crie: «Cours chez mon tailleur et dis-lui d'apporter de quoi prendre mesure à la signora; qu'il vienne tout de suite, tout de suite, car je suis las de ces tout à l'heure, tout à l'heure.» Le drôle vole, plutôt qu'il ne court, et en moins de temps qu'on essuie un buffet revient avec le marchand qui était dans la confidence de la bonne histoire à la jupe. Il monte l'escalier, essoufflé comme un homme qui a couru et dit en ôtant son bonnet:—«Que commande Votre Seigneurie?»
Pippa.—Voyez la farce!
Nanna.—«Je veux», lui dit-il, «que tu trouves assez de satin cramoisi pour en faire un corsage à cette jupe (il lui montrait la robe qui était encore sur le dos de la pauvrette). Le tailleur mâchonne un «Ce sera difficile de trouver du satin de cette qualité-là, mais je veux vous être agréable, et je crois pouvoir si bien m'arranger que nous aurons le reste de celui-là même qui sert à faire les chaussures de monseigneur; il se les a fait confectionner en pénitence de ses péchés; et quand même je ne pourrais pas l'avoir, je me procurerai les rognures des chapeaux des cardinaux promus aux prochains Quatre-Temps.—Maître, je vous serai bien obligé si vous le faites,» déclare en minaudant la dame à la jupe verte, couleur d'espérance. Le marchand en prend congé avec un «N'en doutez pas», feint de porter la robe à sa boutique, s'en va, et elle reste à gorger des fruits de son jardin le gros scélérat, qui la retient près de lui tant qu'il veut avec l'appât du «Ce soir vous l'aurez, sinon demain sans faute»; puis il prend les devants et, s'emportant contre elle sans la moindre raison, fait semblant de se mettre en fureur:—«Allons, vite,» dit-il à son valet, «remmène-la chez elle; est-ce ainsi qu'on me traite, hein?» Il s'enferme dans sa chambre, l'autre peut crier et jacasser des excuses, point d'audience.
Pippa.—Mon seau n'a pas encore tiré de cette eau-là.
Nanna.—Descends-le profondément dans le puits et tu le rempliras de science. Il faisait ainsi essayer la jupe et venir le susdit tailleur pour toutes les putains amenées par lui dans sa maison, et, après en avoir joui de toutes façons, bouilli et rôti, feignait de se fâcher tout rouge et les mettait à la porte sans rien leur donner; il croyait avoir assez fait en les payant de l'espoir d'avoir la robe, qu'il promettait à chacune et ne donnait à personne.
Pippa.—Quelle engeance!
Nanna.—Oui, une engeance, et dont on se passerait bien d'avoir des petits. Je t'en raconte quelques traits au hasard, par-ci par-là, parce que les gredineries de ces gens qui crachent l'enfer et mangent le paradis sont si nombreuses que la nécromancienne ne les découvrirait pas toutes, elle qui sait retrouver les esprits. Oh! les dangereuses bêtes! Quel miel ils ont dans la bouche, en même temps que le rasoir dans le manche! Nous autres, femmes, nous avons beau être madrées, méchantes, avares, friponnes, sans foi aucune, nous ne sortons pas des futilités de femmes, et qui fait bien attention à nos mains connaît mieux notre jeu que les habitués ne connaissent les tours de passe-passe de ceux qui jouent des gobelets ou escamotent des boules de liège. Puis il y a lieu de nous excuser si nous sommes avares: c'est le fait de la bassesse de notre condition, c'est parce que nous craignons continuellement de mourir de faim; voilà pourquoi nous dérobons, nous quémandons, nous harcelons; toute chose, si mince qu'elle soit, nous est bonne, et les fourmis, si industrieuses, ne le sont pas autant que nous; encore, encore revenons-nous à vide quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Mais les hommes, qui font des merveilles grâce à leurs talents, et, de tout petits personnages qu'ils étaient nés, deviennent des illustres et des illustrissimes, des révérends et des révérendissimes, les hommes sont si coquins qu'ils ne rougissent pas de nous voler, dans nos chambres, des livres, des miroirs, des peignes, des serviettes, de petits vases, un pain de savon, deux doigts de ruban ou n'importe quoi de moindre valeur encore qui leur tombe sous la main.
Pippa.—Parlez-vous de vrai?
Nanna.—On ne peut plus vrai. Y a-t-il quelque chose de plus honteux que d'attraper une pauvre malheureuse dont la richesse est celle d'une tortue, qui porte sur son dos tout ce qu'elle possède, et, après lui avoir abîmé l'escalier et la margelle de son puits et de sa citerne, de la payer d'un petit diamant faux, de quatre Jules dorés ou d'une chaînette de laiton? Puis ils s'en vont se vanter d'être un jour gonfalonniers de Jérusalem! Quelle cruauté que d'en entendre un, monté en chaire et mis sur notre chapitre, trouver à nous reprocher des choses qui ne sont ni vraies ni invraisemblables!—«J'étais il y a deux jours,» disent-ils, «à tâter d'une telle; oh! la garce, la dégoûtante saleté! elle a sa croupe plus rugueuse qu'une oie, l'haleine d'un cadavre, les pieds puant la sueur, une valise au lieu de corps, un marécage par devant et un gouffre par derrière, à faire s'en retourner je ne sais qui.» Puis, ils passent à une autre et s'écrient:—«Quelle rosse! quelle vache! quelle truie galeuse! elle veut avoir tout le paquet dans le rond et se trémousse en dessous à vous stupéfier; puis après l'avoir retiré, elle vous le lèche, vous le pelote, vous le nettoie d'une façon à laquelle on n'a jamais songé ni qu'on n'a jamais vue.» Plus ils aperçoivent de monde autour d'eux, plus ils élèvent la voix;—«Quelle lâcheuse de pets! quel sac à moines! quelle coureuse!» Quand nous leur faisons quelque grimace, lorsqu'ils descendent nos escaliers, ils ne se souviennent pas de celles qu'ils nous font quand nous descendons les leurs, et est-ce bien à eux de nous trahir et de nous assassiner de la pire façon par leurs calomnies? S'il nous échappe de dire:—«C'est un misérable, un ingrat,» ou lorsqu'une grande colère nous enflamme: «C'est un traître,» cela ne va pas plus loin; si nous leur dérobons quelque bagatelle, c'est pour achever de nous payer: l'honneur qu'ils nous enlèvent, tous les trésors des trésors ne le payeraient pas.