Nanna.—Je ne sais d'où vient ce mauvais renom que nous avons de faire et de dire pis que pendre aux hommes, et je m'étonne de n'entendre personne raconter leurs déportements à l'égard des putains, car toute femme qui se coiffe d'eux est une putain. Mais que l'on mette d'un côté tous les hommes ruinés par les putains et de l'autre toutes les putains mises à mal par les hommes, et l'on verra qui est le plus coupable d'eux ou de nous. Je pourrais t'énumérer des dizaines, des douzaines, des trentaines de courtisanes qui ont fini sur les charrettes, à l'hôpital, dans les cuisines, dans la rue, sur les bancs, tout autant qui sont devenues lavandières, loueuses en garni, maquerelles, mendiantes et vendeuses de bouts de chandelles, grâce à ce qu'elles ont fait la putain pour les beaux yeux de l'un ou de l'autre; mais, par contre, personne ne me montrera les gens qui par la faute des putains soient devenus logeurs, estafiers, étrilleurs de chevaux, charlatans, sbires, pourvoyeurs ou bateleurs. Du moins, une putain sait garder quelque temps ce qu'elle a reçu des hommes pour prix de ses sueurs; les baudets gaspillent en un jour ce qu'ils sont parvenus à nous voler et ce que des folles, dignes de l'écriteau, leur jettent à pleines mains.
Pippa.—Je me repens de l'envie d'être homme, qui m'était venue plus d'une fois.
Nanna.—Il y a encore une autre infamie que l'on nous met sur le dos, à tort.
Pippa.—Quelle est-elle?
Nanna.—La faute que l'on rejette sur nous, s'il arrive d'être blessé ou tué à l'un de nos poursuivants; que diable pouvons-nous faire à leurs jalousies et à leurs brutalités? Et quand bien même nous serions cause de leurs disputes, que l'on me dise un peu quelles sont les plus nombreuses, des balafres que l'on aperçoit sur les figures des putains, qui sont à la discrétion des hommes, ou des estafilades que l'on remarque sur les visages des hommes qui se plaisent avec les putains? Hélas! le monde ne marche pas comme il devrait marcher.
Pippa.—Non, certes.
Nanna.—Puis, voici le mal français qui me vient à l'idée maintenant. Je me mange les sangs quand j'entends dire à quelque grand escogriffe:—«Un tel est estropié, grâce à une telle.» On écartèle, on crucifie en blasphémant la sacrée putain et chacun s'écrie:—«Elle a gâté le pauvre garçon!» J'ai bon espoir, puisqu'on a découvert qui est né le premier de la poule ou de l'œuf, que l'on découvrira aussi bien si les putains ont donné le mal français aux hommes, ou si ce sont les hommes qui l'ont donné aux putains; il faudra qu'un jour nous allions le demander à messire saint Job; autrement, il en sortira une discussion interminable, puisque enfin l'homme a été le premier à taquiner la putain, qui se tenait bien tranquille, et que ce n'est pas la putain qui a taquiné l'homme; cela se voit encore tous les jours, par les messages, les lettres, les ambassades qu'ils leur envoient, et les filles du Ponte-Sisto, elles-mêmes, rougissent de raccrocher le monde. Donc, s'ils sont les premiers à nous solliciter, ils ont aussi été les premiers à nous le donner.
Pippa.—Vous ôtez la tache complètement.
Nanna.—Retournons aux légendes qui pourraient s'écrire touchant les trahisons dont on nous paye. Certaine demoiselle d'une grande, grande signora, la plus gentille et la plus douce petite personne que l'on ait jamais vue de nos jours, se tenait au service de sa madame qui n'avait pas de plus grand plaisir que de la voir s'empresser autour d'elle, tant ses façons étaient aimables et délicates; pour lui préparer à boire, pour l'habiller, la déshabiller, elle montrait de si gracieuses manières qu'elle en rendait tout le monde amoureux d'elle, non sans envie de la part des autres paresseuses chambrières. Sur cette demoiselle jeta les yeux certain comte de carton, qui portait toute sa fortune dans les broderies de son pourpoint, les ornements de sa toque, les galons de sa cape et la gaine de son épée; ce comte, dis-je, s'en affola, et comme il avait ses entrées à la Cour, il lui parlait souvent, dansait souvent avec elle; il parla et dansa tant qu'enfin le feu prit à la mèche. Le comte de deux liards, qui s'en aperçut, fit fabriquer un sonnet en son honneur et le lui adressa enveloppé dans une lettre pleine de ses soupirs, de ses tourments, de ses flammes et de ses fournaises; il y exaltait les charmes de la jeune fille avec ses jactances habituelles et disait de ses cheveux, de son visage, de sa bouche, de ses mains et de toute sa personne des choses de l'autre monde. Elle, qui n'avait pas plus de cervelle que les crabes hors de leurs bonnes lunes, se rengorgeait et croyait être l'Angélique de Roland de Montauban.
Pippa.—Renaud, voulez-vous dire.