Nanna.—Je dis Roland.

Pippa.—Vous vous trompez, Roland était d'un autre pays.

Nanna.—Tant pis pour lui, s'il en était; quant à moi, j'ai étudié toute ma vie afin d'amasser de l'argent et non pas des légendes ou des termes choisis; arrière donc Roland! Si j'ai mentionné Angélique et ce particulier-là, c'est que je les ai entendu chanter par un jeune gars qui tous les soirs, à quatre heures, passait devant notre porte. Quoi qu'il en soit, la damoiselle, qui savait lire l'écriture, se gobait elle-même en lisant ces fadeurs, aussi fausses que celui qui les lui adressait, de sorte que bientôt, plus elle pouvait l'apercevoir et tenir de ses billets doux, plus elle était heureuse. Des fois, il venait à la Cour et s'appuyant le long du mur, dans un coin, il mordillait son mouchoir à belles dents, le jetait en l'air et le rattrapait de la main, avec un geste de dépit; comme si le Destin lui disséquait les entrailles, il menaçait le ciel et lui faisait la figue. Des fois, il dansait avec une autre et ne faisait que soupirer; son page, avec sa livrée aux couleurs qu'elle lui avait données, par faveur, était sans cesse en campagne. Mais cette traîtresse de Fortune ne fut pas satisfaite tant qu'elle ne les eut pas amenés, par le plus singulier moyen, à s'aboucher ensemble. Engluée par les promesses et par l'amour, qui donne le monde entier en paroles, à l'aide d'un bout de corde qu'il lui avait fait passer, elle se laissa dégringoler d'une fenêtre à laquelle servait de toit la saillie d'un balcon, situé derrière le palais, et comme la corde n'allait pas tout à fait jusqu'à terre, elle faillit se casser les jambes en tombant. Sitôt descendue, le comte pour rire, le drôle de comte, le vaurien de comte la fit porter en croupe par un de ses valets qui, monté à cheval, suivit son maître; celui-ci s'enfuit à franc étrier, avec sa proie.

Pippa.—Moi, je serais tombée, en croupe d'un cheval qui galopait.

Nanna.—Elle maniait un cheval barbe comme l'aurait fait un gamin et chevauchait mieux qu'une paladine; elle s'enfuit donc avec le scélérat qui, à force de croiser une route, puis l'autre, sut fort bien se garantir de ceux qui pouvaient lui courir sus. La fin de la chose, c'est qu'au bout de vingt-deux jours il se dégoûta d'elle et qu'un beau soir, pour deux paroles qu'elle osa répliquer à un petit valet qui le gouvernait, elle toucha le salaire promis et espéré, c'est-à-dire une volée de coups de bâton; à huit jours de là, il la laissa à sec, avec cette jupe de satin jaune usé, bordée de taffetas vert, et la coiffe de nuit qu'elle portait en s'en allant. La pauvrette, que sa maîtresse aurait mariée à quelque digne et riche personnage, tomba entre les mains d'une bande de jeunes vauriens qui se la repassèrent l'un à l'autre; mais quand on la vit toute fleurie des bubelettes dont le comte lui avait fait cadeau, elle ne trouva plus un chien ni un chat qui voulut la flairer, et le bordel seul eut sa miséricorde.

Pippa.—Béni soit-il!

Nanna.—Quelqu'un, qui l'y rencontra, disait que ses camarades s'émerveillaient de l'entendre parler et que l'honnêteté apportée par elle, de la Cour où elle avait été élevée, donnait au bordel un air de couvent; il n'y a pas de doute, l'honnêteté servant de parure à une putain reluit au milieu du bordel avec plus d'éclat que n'en a un prêtre en grand costume au milieu des noces de sa première messe.

Pippa.—Si l'honnêteté est belle entre les putains, que doit-elle être entre les vierges?

Nanna.—La déesse des déesses, le soleil des soleils, le miracle des miracles.

Pippa.—Digne honnêteté, sainte honnêteté!