Pippa.—Je n'y pourrais jamais durer.

Nanna.—N'est-ce pas à en crever, pour une femme, que d'être occupée au plaisir qu'un autre prend à se faire gratter et peloter les grelots? Quel supplice que d'avoir à lui tenir son rossignol toujours réveillé et continuellement les mains autour du troufignon! Qu'un de ces persécute-putains me le dise un peu, combien d'argent pourrait payer une aussi sale odorante complaisance? Je ne dis pas cela, ma fille, pour que tu t'en dégoûtes, au contraire, je veux que tu t'en acquittes mieux que toute autre, mais j'ai mis le doigt sur ces touches-là pour te montrer que nous ne volons pas le salaire que l'on nous laisse en paiement; nous l'achetons bien au prix de notre honnêteté, mise en déroute par la misère. J'en donne mon âme à Satanas, quand on nous baptise de maîtresses à la foi jurée; de fait, nous y manquons souvent, et pourquoi pas? en sommes-nous moins des femmes, quoique nous fassions le métier de putain? Étant femmes ou putains, est-ce donc une si grosse affaire à nous de rompre la foi donnée par le moyen de deux mains insensées? Tout le mal gît dans le bruit que vous en faites, vous autres hommes, en clabaudant comme des tailleurs, tandis que nous nous tenons silencieuses comme des joueurs d'échecs; pour moins que rien, nous donnons et redonnons; pour moins que rien, nous prenons et reprenons. Cela provient de ce que nos cervelles ne surent jamais quelle viande est le mieux à leur goût. Les uns disent que les viandes à notre appétit doivent s'assaisonner avec de l'or et de l'argent; nous voilà refaites, si les hommes veulent nous représenter comme plus avares qu'eux-mêmes! Tu peux compter sur le bout de ton nez les femmes qui, pour avoir de l'argent, ont livré des citadelles, des villes, leurs princes, leurs seigneurs et le Dominus Teco; mais tu calculeras très bien sur le bout de tes doigts et même mieux, tu pourras les chiffrer à la plume, les hommes qui jouent ce tour, qui l'ont joué et qui le joueront même aux Saints Pères, pasteurs de l'univers.

Pippa.—Vous êtes dans une de vos bonnes, et vous tirez les meilleures du sac.

Nanna.—Laisse donc faire qui fait et parler qui parle, et, retenant ta langue, moque-toi de celui qui vient faire grand tapage et crier sur les toits:—«La salope, la damnée putain! elle a failli à sa traîtresse de promesse!» Si pourtant tu veux lui répondre, dis-lui à haute voix:—«C'est de vous qu'elle a appris cela, félon!»

Pippa.—Je lui décocherai le mot, gracieusement.

Nanna.—La belle occasion de leur faire rougir le cul avec une poignée d'étrivières, quand ils nous reprochent de ne pas nous contenter de vingt-cinq galants et qu'ils nous crient:—«Vilaines louves, chiennes!» tout comme si, les loups et les chiens qu'ils sont, ils s'en tenaient à une seule femme. Non contents de flairer toutes celles qu'ils rencontrent et, n'en trouvant pas assez à leur compte, ils mettent leur industrie à s'en aller rassasier leur luxure avec les marmitons des plus dégoûtantes tavernes de Rome. Si je ne craignais pas qu'on dise que nous voulons du mal aux sodomites, parce qu'ils nous enlèvent les trois tiers de notre gain, je te dirais certaines choses de ces cochons, je te dirais des choses qui te forceraient à te boucher les oreilles, pour ne pas les entendre.

Pippa.—Qu'ils s'enfoncent sous terre, les misérables!

Nanna.—Arrivons maintenant à celles qui se sont fait mettre à sac par les gredineries des hommes sans conscience.

Pippa.—Oui, parlons d'elles.