Nanna.—Il arriva qu'une femme (mieux lui eût valu n'être pas née), lasse enfin de supporter les rages, les affronts, les mépris, les blasphèmes et les coups dont l'avait, deux années durant, régalée son gros animal de galant, leva le pied en n'emportant que sa propre personne, en lui laissant toutes ses hardes, tant celles qu'il lui avait données que celles qui lui appartenaient à elle, et, lorsqu'elle partit, fît le vœu de ne jamais revenir avant d'être réduite en poussière. Elle s'en fut ainsi, et, avec l'obstination d'une femme tenace, elle mettait les griffes à la figure de quiconque lui parlait de se recoller avec lui. Il lui dépêcha amis et camarades, maquerelles et maquereaux, jusqu'à son confesseur, et ne put jamais la faire changer d'idée. Bien vrai est-il qu'il ne lui envoya pas ses robes, parce que l'homme qui a perdu sa maîtresse s'imagine la retrouver par le moyen des hardes qu'elle lui a laissées entre les mains. Voyons la suite. Le ribaud, qui songeait continuellement au moyen de la revoir, finit par la trouver au bout de quelques semaines et une fois qu'il l'eut trouvée, croyant déjà être à se venger de ce qu'elle n'avait pas encore voulu revenir chez lui, s'exaspéra de colère. Que fit-il donc? Il feignit une fièvre subite, une cruelle maladie de poitrine et se laissa choir tout de son long; la rumeur s'en répandit dans le quartier. Serviteurs et servantes accourent et le font souvenir de penser à son âme; quant au corps, qui n'avait aucun mal, ils le croyaient déjà perdu.

Pippa.—Qui ne fait pas attention à ses pieds trébuche.

Nanna.—Le moine vient, et avec un «Dieu vous rende la santé!» se met à s'asseoir près de lui, l'exhorte à faire bonne contenance, puis entame le chapitre des gros péchés mortels et lui demande s'il a assassiné ou fait assassiner personne. Le drôle répand aussitôt des larmes et s'écrie:—«J'ai fait bien pis. Ce qui m'arrive, c'est le prix de ma perversité vis-à-vis de Madonna...» Il n'eut plus tôt dit de son nom tout juste assez pour que le moine comprît, qu'il fit semblant de s'évanouir et que les cris de: «Du vinaigre! du vinaigre!» retentirent par toute la maison. On lui baigna le pouls avec, et il reprit connaissance immédiatement; revenant alors à la confession, il dit d'une voix entrecoupée: «—Mon père, je me meurs; je sens bien ce que j'ai: et puisque nous avons une âme, puisque aussi il y a un enfer, je lègue tel domaine à celle que je vous ai dite. Faites-le-lui savoir, comme venant de vous, et, au cas où j'en réchapperais, je veux que cela soit porté sur mon testament par le notaire.» Il abrégea le reste de sa confession. Sa Révérence lui donna l'absolution, et s'en allant tout de suite trouver Madonna la prit à part et lui dit en conscience ce qu'il savait du legs.

Pippa.—La voilà perdue.

Nanna.—Dès qu'elle entendit parler du domaine, elle commença à se sentir battre le cœur, qui sautait de joie dans sa poitrine; mais en se tortillant un peu, elle hochait la tête et pinçait les lèvres, comme si elle en faisait fi, et entr'ouvrant à peine sa petite bouche, elle dit:—«Je ne me soucie ni de domaine ni de legs.» Cela mit en colère le moine, qui se tourna vers elle en s'écriant:—«De quel bois êtes-vous donc? Voulez-vous faire fi de la sorte du bien qui vous arrive Per Dominum Nostrum? Et puis quelle patarine de juive souffrirait d'être cause de la perdition d'une âme?» Songez à votre for intérieur, ma fille spirituelle; habillez-vous dare dare et courez chez lui en un clin d'œil. Je crois m'entendre corner aux oreilles: «Il guérira si elle y va.» Pippa, c'est le diable que de se savoir appelé à un héritage; c'est ce qui fait que frères et cousins se crucifient entre eux. Voilà pourquoi la malheureuse, embadouinée par Sa Paternité, se mit en route et, arrivée à la porte, frappa avec cette assurance qu'ont, au coup de marteau, les souveraines des maîtres des maisons où elles se rendent. Sitôt que l'on entendit le tic-toc, le messire, qui se tenait couché au lit, comme mort, quoiqu'il n'eût rien du tout, lui fit ouvrir; elle grimpa l'escalier en deux bonds, et, se jetant sur lui, l'embrassa sans autrement parler, car des larmes, qui n'étaient pas tout à fait fausses, sans être tout à fait vraies, lui embarrassaient la langue.

Pippa.—Qui pourrait en savoir plus long?

Nanna.—L'Iscariote, l'Iscariote en sut plus long en dormant qu'elle les yeux ouverts. Comme si son arrivée l'avait ressuscité, il se leva et, appelant cette visite du nom de miracle, montra en quatre jours une parfaite santé. Il lui dit alors: «Allons au domaine que je t'ai légué quand j'étais en train de mourir; je t'en fais donation, puisque grâce à ta bonté, me voici rétabli.» Elle se mit en chemin avec lui et, au moment où elle croyait entrer en possession des terres, elle fut livrée en proie à plus de quarante paysans qui, ce jour-là, étant à la fête de San-Galgano, se tenaient rassemblés en une masure sans fenêtre, à demi tombant en ruine, et se gargarisaient du plaisir qu'ils auraient à le faire aux bourgeoises et aux grandes putains, quand la manne leur tomba entre les dents.

Pippa.—On jeta donc la fraise dans la gueule de l'ours?

Nanna.—Ainsi fut fait, et si je voulais te dire à quoi ressemblaient ces machins rouillés qu'ils exhibèrent de leurs culottes, je trouverais à les comparer à autre chose qu'à des cornes de limaçons; mais ce n'est pas honnête à dire et je ne veux pas davantage te dépeindre les gestes qu'ils faisaient en fournissant à pleine éclusée l'eau au moulin; suffit qu'ils secouaient le poisson à la mode du village, et, selon ce que put en dire celle qu'avaient mise à mal les exhortations du moine, que la puanteur de crasse qu'ils exhalaient, les rots aux radis et les pets qu'ils lâchaient lui furent plus sensibles que son honneur en lambeaux.

Pippa.—Je le crois bien.