La commère.—Nourrice, je suis plus que sûre de ce que la Nanna que voici a pu enseigner à la Pippa, et je sais fort bien que faire la putain ce n'est pas le lot de la première venue. Cette vie-là, c'est comme un jeu de hasard, et pour une qui amène bénéfice, il y en a mille qui tirent blanque; néanmoins, faire la ruffiane demande encore plus d'adresse. Je ne nie pas que vouloir les séparer l'une de l'autre, ce soit se mettre dans l'embarras où se trouvent les mains quand, désireuses de se laver sans l'aide de personne, il leur faut se verser l'eau à elles-mêmes; toutefois la maquerelle pêche plus à fond que la putain: qu'on ne vienne pas me faire la moue là-dessus, c'est la vérité.

La nourrice.—Qui est-ce qui fait la moue?

La commère.—Que sais-je?

La nourrice.—Cela me paraît bien s'adresser à moi.

La commère.—Regarde une maquerelle qui a de la réputation grâce à ses talents, et tu croiras voir quelqu'un des plus fameux médecins du monde. Écoute-moi bien, si tu veux que je t'inculque mon savoir. Voici un médecin, grave dans sa manière de marcher, doctoral dans sa manière d'être debout; il parle par sentences, écrit par ordonnances et fait toutes choses en les mesurant à la pointe du compas. La foule s'adresse à lui, comme elle s'adresse à moi, me connaissant pour une femme entendue, habile, une doctoresse. Un médecin entre avec assurance dans toutes les maisons, et une maquerelle, qui sait ce qu'elle vaut, fait de même. Un médecin connaît les complexions, le pouls, les défauts, les biles, les maladies de l'un et de l'autre: la maquerelle connaît les lubies, les humeurs, le caractère, les vices de n'importe qui. Le médecin trouve remède aux maladies du foie, du poumon, de la poitrine, du flanc; la maquerelle, au mal de jalousie, de martel en tête, au mal de rage et au mal de cœur, tant pour les femmes que pour les hommes. Le médecin apporte réconfort, et la maquerelle consolation; le médecin vous guérit, et la maquerelle, en vous amenant dans votre lit la femme aimée, fait exactement la même chose. La mine joyeuse du médecin ragaillardit le malade, et la mine effrontée de la maquerelle rend la vie à l'amoureux; mais la maquerelle l'emporte d'autant sur le médecin que le mal d'amour est plus tenace et plus endiablé que le mal de l'utérus. Le médecin touche à chaque fois de bons écus, la maquerelle aussi, et ce serait tant mieux pour qui tombe malade si le médecin voyait dans les urines tout ce que voit la maquerelle sur le visage de quiconque vient lui demander aide et conseil. De même que le médecin doit être un gai parleur, rempli de bons contes, de même la maquerelle ne vaut rien si elle n'a toujours à point cent bonnes histoires. Le médecin sait promettre à qui se meurt de le guérir le lendemain, et la maquerelle redonne l'espoir à qui est en train de se pendre.

La nourrice.—Tu n'en laisses pas perdre une seule.

La commère.—Le médecin a des robes de plus d'une sorte; il porte celle-ci à Pâques, cette autre les jours de fêtes solennelles, une autre les dimanches; la maquerelle change d'habits, non selon les époques, mais selon les personnes avec lesquelles elle s'abouche, pour les mener à qui les attend. Supposé que j'aille parler à quelque noble dame ou à quelque riche courtisane, je m'habille en pauvresse pour les induire à prendre en compassion ma missive, puis celle d'autrui; chez les femmes de basse condition et de peu de moyens, je me montre dans tous mes atours, et ce que j'en fais, c'est pour me donner du crédit à moi-même, en même temps que de l'espérance à elles.

La nourrice.—Comment cela, de l'espérance à elles?

La commère.—L'espérance de s'enrichir en me croyant moi-même riche, grâce aux bons partis que je leur mets dans la main.

La nourrice.—Il faut vivre en ce temps-ci.