La commère.—Salomon cloua le bec à une putain, non à une maquerelle.

La nourrice.—C'étaient des putains, tu as raison.

La commère.—Quelle belle industrie que celle d'une maquerelle qui, ayant tout le monde pour compère ou pour commère, pour filleul ou pour parrain, trouve moyen de se faufiler par tous les trous! Les modes nouvelles de Mantoue, de Ferrare ou de Milan prennent modèle sur la maquerelle; c'est elle qui imagine toutes les façons d'arrangements de chevelures du monde entier; qui, en dépit de la nature, trouve remède à toute imperfection, soit de l'haleine, soit des dents, des cils, des tétons, des mains, du visage, du dehors et du dedans, du devant et du derrière. Demande-lui en quel état est le ciel: elle le sait aussi bien que Caurico, l'astrologue, et l'Enfer est sa propre chose; elle sait ce qu'il faut de bois pour faire bouillir les chaudières où cuisent les âmes des monseigneurs, ce qu'il en coûte de charbon pour rôtir celles des seigneurs, et cela tout simplement parce que messire Satanas est son compère; la lune ne décroît ni ne croît sans que la maquerelle le sache; le soleil ne se couche ni ne se lève sans la permission de la maquerelle, et les baptêmes, les confirmations, les noces, les accouchements, les décès, les veuvages sont au commandement de la maquerelle; jamais n'arrive l'un ou l'autre de ces événements que la maquerelle n'y tienne par quelque attache. Avec toutes gens qui passent dans la rue la maquerelle s'arrête à faire un bout de causette, et je ne te parle pas de ceux qui la saluent de la tête, d'un petit signe, d'un mouvement de coude, d'un clignement d'œil.

La commère.—Je l'estime ce qu'elle vaut, et je sais que tu veux que tel soit mon sentiment; poursuis donc.

La commère.—Si elle heurte un sbire, elle lui dit; «Tu t'es conduit hier en vrai paladin, quand tu as mis la main sur ce filou.» Tombe-t-elle sur un coupe-bourse, elle s'approche de son oreille et lui dit: «Coupe-les adroitement.» La voici qui donne du corps contre une religieuse: elle la salue et lui demande des nouvelles de l'abbesse, des jeûnes qu'elles pratiquent. Elle aperçoit une putain, s'arrête près d'elle et de prime abord lui dit: «Vous êtes plus jolie que Meni-la-Testa»; rencontre-t-elle un hôtelier, elle lui dit: «Traitez bien les voyageurs»; elle dit à un intendant: «Achetez de la bonne viande»; à un tailleur: «Ne volez pas sur le drap»; à un boulanger: «Ne brûlez pas le pain»; à un enfant: «Te voilà grand garçon, tâche de bien étudier»; à une bambine: «Tu vas à l'école, hein? fais-toi enseigner le point croisé»; au maître d'école: «Donnez des coups de palette, donnez du cheval, mais avec discrétion, parce que quand l'âge n'y est pas, l'intelligence n'y est pas non plus»; à un frère convers: «Adonc, vous dites votre chapelet au lieu de l'office, est-ce que vous ne savez pas lire?»; à un paysan: «La récolte sera-t-elle bonne, cette année?»; à un soldat: «Est-ce que la France fera toujours des siennes?» Voici qu'elle rencontre un domestique, elle lui dit: «Ton salaire court toujours; as-tu trop de besogne? ton patron est-il d'humeur bizarre?»; elle va demander à un clerc s'il est de l'Épître ou de l'Évangile; elle trouve un vaurien et, d'un mot, lui fait carillonner les Sept Allégresses. Elle dit à un moinillon: «Ne réponds donc pas si fort à la messe, et n'allume donc pas le cierge avant qu'on en soit à l'élévation: cela coûte trop cher»; elle s'abouche avec un vieux et lui dit: «Ne mangez rien au maigre, par ménagement pour votre toux»; puis elle se met à lui dire: «Vous rappelez-vous quand... hein?» Elle voit un marmot et lui crie: «Viens là, ta mère et moi nous sommes la chair et l'ongle; que de baisers et de tapes sur le cul je t'ai donnés! Deux années à la file tu as dormi à mes pieds, et sur ta figure il me semble voir ses mines toutes crachées.» Maintenant voici qu'elle rencontre un jeune homme, elle lui dit: «J'ai découvert une jolie petite, un comte s'en lécherait les doigts»; à peine a-t-elle aperçu un ermite, qu'elle lui dit en soupirant: «Dieu vous a touché le cœur; nous autres, ce sont les mondanités»; elle se heurte contre une veuve et se met à pleurer avec elle son mari, mort il y a dix ans; elle voit un spadassin et lui dit: «Laisse donc les querelles tranquilles»; un moine, elle lui demande si le carême viendra tard l'an prochain.

La nourrice.—A cette heure, oui, tu les as toutes dites.

La commère.—Crois-tu, par hasard, que la maquerelle entre en conversation avec tant de sortes de gens pour son plaisir? Tu n'y es pas; ce qu'elle en fait, c'est pour le gain qu'elle cherche à tirer des diverses conditions tant des hommes que des femmes, et pour faire voir qu'elle est aussi bonne au bois qu'à la rivière. Mais je ne t'ai parlé que des bagatelles que la maquerelle opère de jour; venons à ses œuvres de nuit maintenant.

La nourrice.—Oui, de grâce.

La commère.—La nuit, la maquerelle est comme les chauves-souris, qui volettent sans s'arrêter, à l'heure où les hiboux, les ducs, les chats-huants, les chouettes sortent de leurs trous. Ainsi, la maquerelle sort de son lit et va fureter dans les monastères, les couvents, les cours, les bordels, toutes les tavernes; d'un endroit, elle tire un moine, d'un autre, une nonne; elle procure à celui-ci une courtisane, à celui-là, une veuve; à l'un, une femme mariée, à l'autre, une pucelle; elle contente les laquais avec les servantes du messire et console les intendants avec l'épouse d'un tel; elle charme les plaies, cueille les herbes, conjure les esprits, arrache les dents aux morts, déchausse les pendus, ensorcèle des cartes, noue les étoiles, dénoue les planètes et parfois reçoit une bonne volée de coups de bâton.

La nourrice.—Comment, des coups de bâton?