La commère.—Il est impossible de contenter tout le monde et plus encore de sortir de toutes affaires les mains nettes; mais patience, comme dit le Loup à l'Ane. Il faut, ma petite sœur, en passer par où passent les renards, qui non seulement connaissent toutes les ruses, mais davantage, ce qui ne les empêche pas d'être tantôt chassés de leur tanière où on les enfume, tantôt écorchés dans quelque filet, tantôt engloutis dans la gueule d'un sac; et combien y en a-t-il qui laissent la moitié de leur peau, un bout de leur queue et de leurs oreilles entre les crocs des chiens? Ils n'en continuent pas moins à rôder dans les maisons et à se glisser dans les poulaillers. Écoute-moi bien: après avoir comparé la maquerelle au médecin, je la compare encore au renard. Voici: la maquerelle ne travaille ni veuve, ni pucelle, ni femme mariée, ni religieuse (je ne parle pas des putains) dans son propre quartier; le renard non plus ne croque pas les poulets de son voisinage, et il en agit ainsi par ruse: il serait tout de suite attrapé.

La nourrice.—Malice de renard, hein?

La commère.—Le renard tombe au milieu des poulets endormis; la première chose qu'il fait, c'est d'étrangler le coq, de peur que son «cocorico» n'éveille les poules qui sommeillent; la maquerelle, grâce à son adresse, écarte, étrangle tout scandale; de sorte que, trouvée par le frère, par le mari, par le père en train de causer avec Mme Spantina, elle peut les envoyer promener par-dessus l'épaule; et puisque le renard se risque à risquer le risque auquel l'exposent ses défauts, afin que la maquerelle, ayant son exemple sous les yeux, y puise l'assurance de toutes les aventures, je veux te conter un bon tour au moyen duquel il se fit donner au diable et en même temps éclater de rire certains muletiers.

La nourrice.—Ah! ah! je ris avant que tu ne le dises.

La commère.—Je sens mon âme me tomber entre les doigts quand je pense que tout ce qu'il y a de douce béatitude dans l'état de maquerelle nous a été dérobé par les dames et les madames, les sires et les messires, les courtisans et les courtisanes, les confesseurs et les nonnes. Sache-le, nourrice, en ce temps-ci, les entremetteurs gouvernent le monde; les entremetteurs sont ducs, marquis, comtes, chevaliers; ils sont, tu me forces à le dire, rois, papes, empereurs, grands-turcs, cardinaux, évêques, patriarches, sophis et tout. Nous, notre réputation s'en est allée à vau-l'eau et nous ne sommes plus ce que nous étions. Je me souviens du temps où notre industrie était dans sa fleur.

La nourrice.—Oh! n'y est-elle plus, si les personnes dont tu parles s'en mêlent?

La commère.—Elle y est pour elles, oui; mais pour nous, il ne nous reste uniquement que l'infamie du nom de maquerelle; quant à ces gens-là, ils se promènent gonflés de distinctions, de faveurs et de rentes. Ne va pas croire que ce sont les talents qui font parvenir aux grandeurs dans cette sale Rome et partout; non, c'est la ruffianerie qui se fait tenir l'étrier, qui se fait habiller de velours, qui se fait emplir la bourse, qui se fait saluer à coups de chapeau. Bien que je sois une de celles qui ont du sang dans les veines, lis aussi le grimoire des autres, et ensuite gouverne-toi comme il faut. Tu as bon commencement, bonne apparence, tournure galante; un babil animé, subtil, toujours à propos; le verbi gratia au commandement; quelque chose d'aimable dans la plaisanterie; tu es remplie de dictons et de proverbes, audacieuse, dissimulée, espionne de ce que chacun fait; tu sais en donner à garder, nier comme un voleur; le mensonge est ton œil droit; tu t'accommodes de tous gens; tu tiens serré ce que tu possèdes; tu sais t'enivrer à la bouteille d'autrui, te rassasier à la table du voisin; tu sais jeûner, sans qu'il soit vigile, quand tu es chez toi. Avec tous ces talents et en y joignant ce que, peu ou prou, tu emprunteras aux miens, nous pourrons marcher.

La nourrice.—Cela te plaît à dire, mais je n'ai pas la berlue au point de ne pas savoir que je ne possède de talents d'aucune sorte; si j'ai l'espoir de devenir quelque chose, ce serai grâce aux tiens.

La commère.—Comme tu voudras, mais où en étions-nous?

La nourrice.—Au renard des muletiers.