La commère.—Ah! ah! l'histoire est bonne. Un vieux renard..., il était tout chenu, tout blanc et tout madré, plus malicieux, plus pervers que celui qui dit à compère le Loup, pendant que le pauvre hère dévalait dans le seau pour le faire sortir du puits: «Le monde est fait en escalier; l'un monte, l'autre descend...»

La nourrice.—Il vous l'attrapa bien; que veux-tu de plus?

La commère.—... Un renard de tous les renards ayant envie de manger du poisson tout son soûl s'en alla du côté du lac de Pérouse, avec la plus grande fourberie que jamais fourbe imagina, et après être resté quelque temps à songer sur le bord, la queue immobile, son museau pointu en avant, les oreilles tendues, vit venir à petits pas une troupe de muletiers qui, pendant que les mulets attachés à la file le long d'une corde rongeaient une poignée de paille placée dans la muselière qu'ils portaient aux naseaux, bavardaient ensemble de la rareté du gardon, de l'abondance du brochet, faisant grand éloge de certaine tanche qu'ils avaient ce matin dévorée, avec le chou et la sauce aux noix pilées, et projetaient de donner les derniers sacrements à une grosse anguille, dès qu'ils auraient déchargé leurs bêtes. Le renard les eut à peine aperçus qu'il se mit à rire à sa façon et se coucha en travers du chemin absolument comme s'il était mort; lorsqu'il les vit s'approcher, il retint son souffle, comme le retient un homme qui plonge sous l'eau, et les jambes étendues, allongées, il ne bougeait ni plus ni moins que s'il eût été trépassé. Les mulets le virent de loin et s'écartèrent, montrant plus de compassion que les muletiers qui, à sa vue, poussant ces oh! oh! oh! que l'on pousse lorsqu'on voit le lièvre s'escarpiner haut d'une toise dans un champ de blé, coururent s'en saisir pour gagner la peau. Mais comme ils l'empoignèrent tous en même temps et que chacun la voulait pour soi seul, peu s'en fallut qu'ils ne se coupassent en morceaux, criant de leurs voix de muletiers:—«C'est moi qui l'ai vu le premier!—J'ai mis la main dessus avant toi!» Si l'un des plus anciens n'y avait remédié en prenant un caillou noir et une poignée de cailloux blancs, qu'il jeta dans un chapeau après les avoir bien remués sens dessus dessous, de sorte qu'après que le sort eut décidé en faveur de l'un d'eux, tout le monde se calma, sans aucun doute ils se cognaient joliment.

La nourrice.—Souventes fois, les querelles finissent par des coups d'épée ou des coups de lance.

La commère.—Celui à qui le sort avait fait échoir le renard le sentit chaud en le touchant et dit:—«Par Dieu, il vient de mourir à l'instant, et de graisse, autant que je puis comprendre.» Cela dit, il le mit en dessus des paniers d'un de ses mulets et rejoignit la troupe. Toute l'agitation étant calmée, ils reprirent leur marche, selon leurs mœurs et coutumes, pour la commodité de cette bonne pièce de renard qui, sans être vu, se retourna tout doucement et, partagé entre la faim qui le poussait et l'envie qui l'obsédait, fit un bon trou dans le poisson des maudits paniers et, après avoir mis à sac tout ce qui restait dans les deux, bondit d'un de ces sauts que les renards savent exécuter pour franchir un fossé, quand ils ont le bouff, baff, biff des chiens à leurs trousses. Un des muletiers s'en aperçut, il cria:—«Holà, le renard!» et courut vite à l'endroit où l'on avait mis le prétendu mort; il ne le vit plus et, à la confusion de celui qui voulait se battre pour l'avoir, ils faillirent crever de rire comme Morgant.

La nourrice.—Margutte, tu veux dire.

La commère.—Oh! Morgant!

La nourrice.—Margutte, Margutte.

La commère.—Je vais maintenant t'en dire une des miennes, non moins fine que celle du renard, et dont je vins à bout sans avoir la moindre vieille frayeur. Un gentil gentilhomme, jeune de vingt-neuf ou trente ans, était malade, bien malade de certaine veuve jolie et honnête, fort riche, on ne peut plus distinguée, avec laquelle j'entretenais quelques familiarités, par-ci par-là. Sachant que j'avais le renom d'être fameuse dans notre industrie, il vient à moi tout brisé, maigre, si mécontent du destin, qu'il aurait pu regarder sans rire un de ces Allemands costumés en prélats, mitre en tête et juchés sur une mule, in illo tempore. Moi qui voyais bien cela, sans en avoir l'air, je le réconforte en lui disant:—«Eh quoi, Votre Seigneurie se laisse hacher menu par le désespoir? Que devraient donc faire les pauvres diables, si un joli garçon, un richard s'avilit de la sorte?» Il ne pouvait me répondre, à cause des sarabandes que ses soupirs dansaient autour de ses paroles; il regardait le ciel, claquait des dents en me lâchant un «C'est comme cela,» il se consumait. Aussitôt, voici une hirondelle qui en voletant me fiente sur l'épaule; je lui dis: «Bon augure! bon augure!» Il relève la tête et, tout ragaillardi, me demande:—«Pourquoi bon augure?»—«Parce que l'hirondelle, qui se tourmente sans cesse, m'indique que votre tourment prendra fin.»