La nourrice.—Est-ce que tu crois aux augures?
La commère.—Je crois aux songes, oui; mais si je pense aux augures, que la peste me vienne! Il faut pourtant les consulter pour faire que les autres y aient confiance, et jamais je n'aperçois une corneille ou un corbeau sans en donner l'interprétation, selon qu'ils ont ou non la queue tournée du côté du cul. S'il tombe une plume d'un oiseau qui vole, d'un coq qui chante, vite je l'attrape et je la mets à part, donnant à entendre aux nigauds que je sais bien quoi en faire. Si on dépouille un bouc ou une chèvre, je suis là pour en emporter la graisse. Si on enterre quelqu'un, je déchire quelque petit morceau de ses habits. Si on dépend des pendus, je leur enlève des cheveux, des poils de barbe. A l'aide de ces bêtises, je plume quelque bon nigaud possédé du désir d'avoir, par le moyen de la magie, toutes les belles qu'il voit. Je t'enseignerai, tu n'as qu'à m'écouter, comment on charme les fèves, comment on les jette en l'air et l'oraison qu'il faut dire et toute la litanie.
La nourrice.—Tu m'as tiré la demande de la bouche.
La commère.—Je fais encore profession de dire la bonne aventure, et avec une autre galanterie que celle des Zingari, quand ils vous regardent dans la paume de la main. Quels gredins de pronostics je tire de mes connaissances en physionomie! Il n'existe pas de mal que je ne guérisse, par paroles ou par ordonnances, et quelqu'un ne m'a pas plus tôt dit: «J'ai telle maladie», que je lui en donne le remède. Sainte Apolline[18] n'a pas autant d'ex-voto placés à ses pieds que j'ai été de fois réclamée pour le mal de dents, et si tu as jamais vu la séquelle attendre que le marmiton des moines arrive avec les écuelles de soupe, tu vois d'ici celle qui vient le matin, de bonne heure, faire la cour à ma porte. L'un veut que j'aille parler à une femme que j'ai vue à tel endroit, il y a deux jours; l'autre veut que j'aille porter une lettre; celle-ci me dépêche sa servante pour un épilatoire à se mettre sur la figure; cette autre vient en personne pour que je lui fasse un sortilège. Mais j'entreprends de carder de la soie si je veux te dire tout ce à quoi je suis bonne.
La nourrice.—J'en méprise Lanciano, Ricaniati et tout ce qu'il y a de foires au monde.
La commère.—Je suis sortie du sentier pour entrer dans le champ ensemencé. J'avais entrepris, je crois, de te conter l'histoire de celui qui se raccrochait à l'espérance, grâce à la fiente de cette hirondelle qui m'avait fait caca sur l'épaule.
La nourrice.—Ce caca te déplaît dans la bouche. On dirait que par ce temps-ci il faut cracher de la manne, si l'on ne veut encourir le blâme de ces femmes qui assourdissent les boulangeries et les marchés. C'est une chose étrange que l'on ne puisse dire cu, po et ca.
La commère.—Je me suis cent fois demandé à quel propos nous devions avoir honte de nommer ce que la Nature n'a pas eu honte de faire.
La nourrice.—Je me le suis demandé aussi; mais, bien mieux, il me semble qu'il serait plus décent de montrer le ca, la po et le cu que les mains, la bouche et les pieds.