La commère.—C'est vrai. J'avais le pied sur le seuil, lorsque avec une vive allégresse elle dit à sa maman:—«Bonne chance nous arrive: voici la commère.» Moi, je monte aussitôt l'escalier et je fais mille salutations à la maman, qui se montrait sur le palier, je touche la main à la fille et je m'assieds, tout essoufflée, ayant peine à reprendre vent. Après un moment de repos, j'ouvre la corbeille et je dis:—«Mes belles dames, ne vous laissez pas échapper des mains ces frisettes-là; vous pourrez les avoir pour un morceau de pain», et m'approchant à l'oreille de la vieille, je lui dis: «Elles viennent d'une marquise.» En ce moment je ne sais qui appelle la mère et je reste seule avec la petite veuve. Tu peux croire si je lui fis compliment de sa grâce, de sa gentillesse, de sa beauté. «Quels yeux vifs! quelles joues fraîches! quels sourcils noirs! quel front large! quelles lèvres de roses!» lui disais-je, et j'ajoutais: «Quelle douce haleine! quelle gorge! quelles mains!» Elle riait, en se trémoussant. Mais voici que la maman revient, toute troublée, et, selon ce que j'appris plus tard, son émoi avait pour cause certaine personne qui était venue défaire le mariage. Cet accident ne rompit nullement mes intrigues, car la veuve me dit:—«Revenez demain; je veux les avoir à tout prix.» Je reviens; la mère était avec une femme qui voulait raccommoder le mariage et je restai trois heures d'horloge avec la veuve, qui me donna à goûter, m'emmena dans sa chambre et me dit:—«Laissez-les-moi; maman les achètera pour sûr.» Moi qui ne cherchais pas autre chose, je les lui laisse et, comme elle se mettait à la fenêtre avec moi, je m'écrie:—«La belle vue! quelle rue, bon Dieu! Il ne passe peut-être personne par ici. Non!» Au moment où elle se penchait gentiment, regardant de côté et d'autre, j'aperçois son amoureux fou et je me prends à lâcher un éclat de rire le plus démesuré et le plus bruyant qu'on ait jamais ouï; je riais, je riais, je riais! et plus je riais, plus je redoublais de rire, de sorte que la veuve, sans savoir pourquoi, se mit à rire aussi et tout en riant me dit:—«De quoi riez-vous donc? dites-le-moi, si vous me voulez du bien.» Je ne lui réponds que par des ah! ah! ah! et je lui donne une envie de le savoir, une envie à marquer le fruit d'une femme qui aurait été enceinte.

La nourrice.—Que signifiaient tes éclats de rire?

La commère.—Elle avait beau me supplier, moi je ne faisais que rire, et bien sûr, nourrice, l'estrapade que me donnait la douceur de ses supplications aurait ébranlé un de ces traîtres larrons qui, attachés à la corde, refusent de fléchir, quelle que soit l'amertume des menaces du bargello et du gouverneur; de même que du gredin on ne peut rien tirer, sinon des cris, de même elle ne tira rien de moi, sinon des éclats de rire. Mais je n'en suis encore qu'aux fariboles.

La nourrice.—Quelles fariboles?

La commère.—Je ne revins pas le lendemain du jour aux éclats de rire, et le surlendemain encore moins, car la seconde fois que j'y retournai, je parvins de la plus jolie façon à lui montrer celui qui, cuisant tout de bon, usait le pavé de la rue à force d'y passer continuellement, sans qu'elle y eût jamais fait attention. J'avais si bien mis la puce à l'oreille de la veuve qu'elle ne put dormir de la nuit du désir de savoir pourquoi je riais, et qu'elle se mit à faire le compte de tout ce qu'elle pouvait avoir de défauts, pensant que c'était cela qui me faisait rire. Elle en rompit la tête à sa mère et la décida, non pas à m'envoyer chercher, mais à me venir voir en personne; la maman poussa ma porte juste au moment où j'informais l'amoureux de sa fille de tout ce que j'avais fait, et, comme il m'avait vue avec elle à la fenêtre, il avala cinq ou six bons contes que je lui fis tout exprès.

La nourrice.—Donnes-en, donnes-en au benêt.

La commère.—En apercevant la maman, je lui dis avec une révérence ruffianesque: «Votre humanité fait honte à mon ânerie, qui supporte qu'une dame comme vous daigne visiter son humble servante dans un taudis.» Elle, en femme inquiétée de sa fille restée veuve la première année de mariage, me prie de venir chez elle tout de suite. Je m'avisai bien que mon rire à gorge déployée l'avait mise en suc et je lui répondis:—«J'y vais à l'instant»; mais je n'y allai pas du tout pour qu'elle n'en eût que plus envie de me voir venir.

La nourrice.—N'informas-tu pas le galant du but que tu avais en poussant tes éclats de rire?

La commère.—Tu penses bien que si.