La nourrice.—Et à quoi servaient-ils, ces rires?
La commère.—A ce que ma ruffianerie allât tout droit au salvum me fac. Je redoutais le frère, qui venait quelquefois à la maison; j'avais encore peur que la mère soupçonnât la malice et je craignais que la veuve, dès qu'il serait question de son homme, m'arrachât les yeux avec ses doigts; voilà pourquoi j'usai du moyen que tu vas voir.
La nourrice.—Ruse triomphe de prudence et prudence ne triomphe pas de ruse.
La commère.—Je me rendis chez elle à deux jours de là, ayant bien soin dans l'intervalle d'enguirlander son nouveau transi de feuilles d'espérance, c'est-à-dire de feuilles plutôt vertes que sèches. Dès que je me trouvai en sa présence:—«Heureuse qui peut vous voir!» s'écria-t-elle.—«Ma fille et ma patronne», répliquai-je, «malheur à celle qui est née pauvre et malchanceuse! Il faut que je me crache dans les mains si je veux manger et boire, et Dieu sait combien de fois je jeûne sans en avoir fait le moindre vœu. Mais pourvu que mon âme soit sauvée, je n'ai nul souci du corps.» La mère, pendant que je contais à sa fille mille bêtises, était occupée dans une autre chambre aux affaires du ménage. Je vais donc à la fenêtre et je me remets à rire, à rire comme auparavant: elle accourt vers moi, se penche par-dessus mon épaule, et me passant un bras autour du cou me baise, puis me dit:—«Vrai, vous m'avez mise en soupçon, avec les rires que vous faites, et je n'ai pu en dormir ces nuits dernières de l'envie qui m'est venue de savoir pourquoi vous riez si fort en me regardant et en regardant notre rue.»
La nourrice.—Que de détours!
La commère.—Voici que notre homme passe juste au moment où elle me questionnait, et je me remets à rire de plus belle; on aurait dit que j'allais en crever.—«Eh! commère», fit-elle, «tirez-moi d'inquiétude, ne me tenez pas davantage à la torture; eh! dites-moi ce qui vous fait rire.»—«Madonna, je ne puis vous le dire», répliquai-je; «non, sur ma foi. Si je pouvais en ouvrir la bouche, je ne me ferais pas prier, non vraiment, Dieu me garde!» As-tu jamais vu un de ces mendiants importuns plus tenaces que ne l'est l'ennui?
La nourrice.—Oui, j'en ai vu.
La commère.—Tu vois ce pauvre, en dépit de ton peu de charité, t'arracher l'aumône de la main, et tu la vois par la même occasion m'arracher de la bouche la cause de mes éclats de rire. La vérité, c'est que je lui fis faire d'abord mille serments de n'en point souffler mot, de ne s'en point courroucer et de me pardonner. Après qu'elle m'eut fait serments sur serments, sans oublier ce «Que le diable soit le maître de mon corps et de mon âme!» qu'on dit lorsqu'on veut obliger quelqu'un à vous croire, je lui dis:—«Un gros bêta, bêta, stupide quand il veut des choses impossibles, car pour tout le reste c'est un gentil, un charmant garçon, qui me voyant sortir de cette maison, qui m'est offerte par votre gracieuseté, non à cause de mes mérites, ne fait plus que courir après moi, et parce qu'il est des plus nobles, des plus galants et des mieux tournés de la ville, il a eu l'audace...» ici, je coupai ma phrase, pour faire languir la belle, et après m'être un peu laissé prier, je poursuivis: «Il a eu l'audace de me prier de faire auprès de vous une commission.»
La nourrice.—O maîtresse des écoles, école des maîtresses!
La commère.—«Comment, que je lui fasse une commission pour vous», lui répondis-je; «suis-je donc une ruffiane?—Hein? quoi?» murmurait la veuve.—«Vous mériteriez que je le dise à son frère. Allez-vous-en donc à vos affaires; allez-y, vous dis-je; sinon vous vous en repentirez. Madonna, je suis votre servante et femme à lui montrer quelle est votre vertu et la mienne.» Voici qu'elle se met à rougir en m'entendant narrer ma perfide histoire, et après être restée un peu bouleversée, elle me dit:—«N'en parlez à qui que ce soit.—Un signe de vous suffit pour que j'obéisse», répliquai-je; «mais le pauvre garçon ne peut pas durer; parce qu'il est beau jouteur, sauteur, chanteur, compositeur, danseur, dénicheur de toutes les jolies modes, une cassette à joyaux et un coffre-fort à écus, il lui semble que vous êtes forcée de mourir pour lui; le pauvre fou! le pauvre sot! Maintenant, que Votre Seigneurie me rende les frisettes! celle à qui elles appartiennent me les redemande, elles ou l'argent.» La veuve ne me répondit rien, absorbée dans ses pensées; puis elle lève les yeux sur moi qui, voyant au même instant l'amoureux sans trêve passer devant la porte, ne ris plus cette fois, non; d'une mine d'excommunié, j'empoigne un pavé laissé là par la servante, qui s'en était servie pour casser des noix, et je fais mine de vouloir lui en briser la tête. La veuve me retient le bras avec un «Non, pour l'amour de Dieu!» et se met à soupirer; je me dis en moi-même: «Je te tiens»; et sans plus vouloir emporter les frisettes ni rester plus longtemps, je dégringole l'escalier, feignant d'avoir oublié de fermer la porte. Je retrouve celui qui, dans l'incertitude d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle, aurait voulu avoir une centaine d'oreilles pour m'écouter et en même temps être sourd, et je lui rends la vie en lui montrant joyeuse mine. Quand je lui eus tout narré, je lui vis dénouer son mouchoir et m'allonger des ducats sans compter, comme en allonge à son avocat celui qui vient d'obtenir sentence en sa faveur.