La commère.—Après qu'il eut récité les deux stances, dont se délectèrent les oreilles de la jeune femme, ils en vinrent au fait. Leurs seins se pressaient si fort l'un contre l'autre que leurs cœurs pouvaient se confondre en un même battement; ils se becquetaient si amoureusement que leurs âmes montaient de plaisir jusqu'à leurs lèvres et qu'en se les buvant ils goûtaient les joies célestes; oui, les susdites âmes tressaillirent d'allégresse pendant que les «Ah! ah! Oh! oh!» les «ma vie, mon cœur, je me meurs, attends que j'y sois», allèrent jusqu'au bout. Alors tous les deux retombèrent épuisés, en se soufflant l'un à l'autre leur âme dans la bouche avec un soupir.
La nourrice.—Une Sapho, un Tibaldeo, un Pétrarque ne saurait pas raconter aussi bien la chose. Mais ne me parle pas d'eux davantage et laisse-moi avec le miel à la bouche.
La commère.—Je le veux bien, mais je te fais tort du sommeil qui lentement, lentement envahit leurs yeux, de sorte que leurs paupières se relevaient et s'abaissaient, leur ôtant puis leur rendant la lumière, absolument comme un petit nuage ôte et rend son éclat au soleil, selon qu'il passe devant lui ou s'en éloigne.
La nourrice.—Comme il lui plaira.
La commère.—Un homme de qualité, un renommé personnage, qui avait plus de vertus que n'en a la bétoine, remarqua certaine veuve, ni vieille ni jeune, fort belle et pleine d'agréments, qui presque chaque matin venait à la messe. Pour attraper l'un ou l'autre, comme j'en vins à bout, j'arrivais toujours à l'église avant elle et je m'installais sur les marches de son autel préféré; j'en usais ainsi d'abord pour lui donner l'occasion de me parler, ne fût-ce que pour me dire: «Ote-toi de là», et c'est ce qui advint; chaque fois qu'elle me voyait, elle me saluait gracieusement et souvent me demandait comment allait ma santé, si j'avais un mari, combien je payais de loyer et autres histoires. Celui qui la lorgnait en prit occasion de me faire l'intermédiaire de ses amours; un soir, il vint me trouver en secret et m'exposa sa requête d'honnête façon. Moi qui ai mon latin en bouche je promets sans promettre; je promets en lui disant: «Une pauvre femme comme moi n'est que l'humble servante d'un homme comme vous»; et je me rétracte en ajoutant: «Je doute de réussir; toutefois, je lui parlerai, soyez-en certain.» Je le fais alors venir à l'église, je m'approche de la veuve et je l'entretiens d'autre chose, puis, me retournant vers lui, je lui fais entendre par signes qu'elle riait de ce que je lui avais parlé de lui, tandis qu'elle riait de mon simple bavardage; le voilà bien content.
La nourrice.—Quelle pitié!
La commère.—L'office achevé, je retourne à la maison et il arrive; je lui touche la main et je lui dis:—«Bon profit vous fasse tout le bien qu'elle vous veut! Je ne pouvais lui parler de chose qui lui agréât davantage. Pour la première fois, elle ne s'est pas risquée à me dire toute sa pensée, mais qui ne la devinerait pas? Écrivez-lui donc une lettre, avec quelque petit sonnet, car elle en est friande, et je la lui remettrai.» Dès qu'il entendit parler de la lettre, il sortit une couple de ducats:—«Je ne vous les donne pas en payement», me dit-il, «ce sont les arrhes de ce que je compte vous offrir, et ce soir même j'apporterai la lettre.» Il s'en va et revient avec la lettre enveloppée dans un morceau de velours noir, liée avec un cordon de soie vert; il la baise et me la présente: je la rebaise et je la prends.
La nourrice.—Cérémonies pour cérémonies.
La commère.—Après l'avoir empochée, je congédie mon homme et je promets de porter la lettre le lendemain. Je me rends à l'église, je rencontre la dame et je ne lui parle pas, voyant avec elle une servante qu'elle n'avait pas coutume d'amener; sans rien de plus, je m'excuse vis-à-vis de lui.—«C'est bien», me dit-il, «ce qui ne se peut ne se peut; pourvu que vous pensiez à moi, cela me suffit.»—«Comment cela, penser à vous? Je remettrai la lettre aujourd'hui même, ou je crèverai; laissez-moi faire, je veux aller chez elle. Soyez ici à deux heures et j'aurai quelque chose à vous dire.» Il me remercie, renouvelle ses promesses, lâche un autre petit ducat et tourne les talons. Un bout de temps après, je me rends chez la veuve, à qui je ne demande que si elle n'a pas un peu de lin, d'étoupe ou de chanvre à me donner, pour filer. Tu te souviens bien de ce que je t'ai dit que dans les maisons riches j'allais vêtue en pauvresse et, dans les maisons pauvres, vêtue en femme riche. J'obtins du lin et tout ce que je voulais, puis, l'homme étant revenu me voir, je lui dis: «Je la lui ai remise de la façon la plus adroite, la plus rusée du monde», et après lui avoir conté une histoire qui n'était ni vraie ni même approchant du vrai, je lui fais croire que j'irai le lendemain soir chercher la réponse. Le lendemain matin arrive, et j'avais à aller endoctriner une de ces petites dévideuses de soie, assez jeune, gentille et pauvre au possible. Je laisse une nièce que j'ai à la maison et j'oublie la lettre que je n'avais ni donnée ni l'intention de donner; elle était dans le tiroir de ma table; fatal oubli qui faillit causer ma perte, car le particulier qui me l'avait remise vient chez moi sans que j'y fusse et la gamine lui ouvre; il farfouille dans le tiroir, trouve sa lettre et la met dans sa poche en se disant: «Je veux voir ce que va dire cette gueuse de maquerelle, en retour de mes bons offices.»
La nourrice.—Te voilà les os moulus.