La commère.—Doucement. Je rentre, mais comme le cœur me disait: «Il y a quelque chose», je regarde dans le tiroir, je n'y vois plus la lettre et je fais venir la gamine; elle me dit: «Messire un tel est arrivé», et tout de suite je songe à imaginer une excuse. Aussitôt, le voici qui vient à moi, sans se troubler aucunement; il m'aborde en souriant comme à l'ordinaire et me parle tout au naturel. Mais ta madrée commère ne s'y laisse pas prendre, elle se rapproche de lui et lui dit: «Je sais que vous n'accordez pas à vos pauvres servantes le temps de dormir, ni celui de digérer leur dîner; sur mon âme, j'ai passé l'une des plus mauvaises soirées et des plus tristes nuits que l'on puisse avoir. Il est vrai que je vous ai dit avoir remis la lettre, je ne le nie pas, et je ne vous ai pas dit cela pour vous en conter. Mais je n'ai pas trouvé l'occasion de la remettre et, certaine que j'étais de pouvoir le faire ce soir même, je me dis: Peu importe de lui en avoir donné l'assurance, du moment que sa commission sera faite à temps. Maintenant, vous avez repris votre lettre et je suis sûre que vous ne croiriez plus de moi la vérité même. Mais rendez-la-moi et vous verrez, non pas demain, mais après-demain, ce dont je suis capable.»

La nourrice.—La bonne trame!

La commère.—Notre homme, tout radouci et tout bonasse, tire la lettre de sa poche et me la rend. «—Certes, j'étais un peu en colère, dit-il, parce qu'il me semblait être traité en nigaud, mais je suis un homme raisonnable; j'accepte donc vos excuses et tout mécontentement s'est envolé; la faute se réparera par la diligence.—Je sais bien, répliquai-je, que c'est chose grave de ne pas dire la vérité à un seigneur tel que vous; mais c'est fait, songeons au remède.» Il s'en va empochant ces bêtises, et moi de rire et de déplier la lettre. Nourrice, jamais on ne vit plus belle affaire; chaque lettre semblait une perle et il n'y aurait pas au monde une dame, si dure et si revêche fût-elle, que n'eussent remuée les paroles qu'on y lisait. Oh! les belles imaginations! les jolies façons de supplier! les engageantes manières d'attendrir et de faire brûler quiconque! Je pris un étonnant amusement à lire et à relire ce petit madrigal, qui s'y trouvait inclus:

Dame, la beauté qui passe toute merveille
Est belle seulement parce qu'elle vous ressemble.
Pour la rendre plus belle encore,
Dissipez vos glaçons et éteignez ma flamme;
Vous serez d'autant plus belle à merveille
Qu'avec la pitié vous aurez plus de ressemblance,
Car enfin vous en recevrez blâme
Si c'est en vain que mon espoir espère,
Et l'on dira: Est cruelle à merveille
La cruauté, rien que parce qu'elle vous ressemble.

La nourrice.—C'est gentil.

La commère.—Après l'avoir lue tout à mon aise, je la laissai là et, avec le velours dont elle était enveloppée, je me confectionnai deux sachets à porter au cou, tout en riant de celui qui attendait la réponse, laquelle vint comme tu vas voir. Quand je retournai chez la veuve, j'entendis que l'on y criait à propos de je ne sais quelle chaîne de cou brisée en quatre morceaux pendant qu'on tirait dessus: c'était le plus beau travail qu'on eût jamais vu, un travail comme personne à Rome n'en sait faire; aussi madonna menait-elle grand tapage. En femme rusée, je pense à la malice et je lui dis: «—Ne vous emportez pas: quand vous viendrez à la messe, je vous aboucherai avec un maître orfèvre, que vous avez peut-être aperçu quelquefois, et il vous la raccommodera si bien qu'elle sera plus belle aux endroits brisés que là où elle est restée intacte.» Elle se calma aussitôt et me répondit: «—Tâchez de venir à l'église demain matin sans faute.» Je lui promets, rentre au galop chez moi et, le temps de dire un bénédicité à table, le galant apparaît. «—Il faut être femme, lui dis-je, et avoir la volonté de vous servir comme je viens de le faire. Votre lettre a plu, et tellement; tellement, que cela vous semblera étrange; c'étaient des larmes, un tas d'affaires, des soupirs, ne m'en parlez pas, sans compter les petites risettes. Dix fois elle a lu les vers et en a fait des éloges, je ne peux pas vous dire; ce ne fut pas sans la baiser et la rebaiser qu'elle la nicha entre ses deux seins de neige et de roses, et la conclusion c'est que demain matin à l'église, quand tout le monde sera parti, elle désire vous parler.» En apprenant cela, voici notre homme qui veut me remercier à voix haute. «—Doucement, lui dis-je, on chemine doucement aux endroits scabreux.—Comment, quels endroits scabreux? me demanda-t-il.—Je vais vous le dire, répliquai-je.» Elle ne se fie pas à sa suivante et, de peur que votre secret ne se découvre, nous avons trouvé un joli expédient. La noble dame a brisé une chaîne à laquelle elle tient beaucoup; elle fera semblant de prendre Votre Seigneurie pour un orfèvre et, afin que cette rapporteuse de suivante ne s'aperçoive de rien, elle vous présentera la chaîne, vous demandera ce qu'il en coûtera pour la raccommoder et quand elle pourra la ravoir. Tâchez de ne pas sortir de votre rôle et arrangez-vous de manière à la contenter.

La nourrice.—Quelle diable d'intrigue!

La commère.—La comédie fut jouée; ils s'abouchèrent ensemble et tu aurais crevé de rire si, pendant que le benêt maniait la chaîne, tu avais vu lui trembler les lèvres et les mains. Il s'efforçait de parler par paraboles, ne parvenait pas à se faire entendre et comprenait encore moins la veuve. A la fin, il s'éloigna en lui promettant de lui envoyer, pour quelle pût le voir, un travail de même genre que celui de la chaîne brisée. Il se laissa mener par le bout du nez trois mois durant, grâce à mes «Aujourd'hui ou demain, vous serez aux prises avec elle», et je parlai de lui à la veuve tout autant que tu lui en parlas toi-même. A la dernière extrémité, il vit clair, et, de la honte qu'il eut de s'être laissé promener de la sorte, n'osa souffler mot. Entre autres bonnes farces, il rougissait surtout d'une bonne aubade donnée par lui à la veuve, pour laquelle aubade il avait rassemblé les premiers musiciens d'Italie, avec ou sans instruments, et s'était mis à chanter de jolis vers tout à fait nouveaux.

La nourrice.—Si tu t'en souviens, dis-les-moi.

La commère.—Que je me souvienne aussi bien de la mort, qui viendra, et des prières que ma mère m'enseignait quand j'étais petite! Il lui chanta sur son luth: