Beaux yeux, pour vous, pour vous, j'aime à mourir,
Vous m'avez, vous m'avez assassiné.
La nourrice.—Va, si tu veux.
La commère.—Et celui qui dit à la fin, s'adressant à je ne sais quels yeux:
Ah! si le soleil, sur cette terre,
Faisait la nuit claire, comme vous faites!
Je veux te raconter les moindres vétilles, parce qu'il n'y a pas de doute que la maquerelle doive parfois ressembler à l'araignée; s'il arrive que ses projets soient renversés, elle les reprend comme l'araignée refait sa toile à l'endroit rompu. De même que l'araignée reste tout un jour pour attraper une mouche, ainsi la maquerelle doit guetter, immobile, pour attraper n'importe qui, et, l'occasion se présentant, elle en tire aussitôt profit, comme l'araignée se jette sur le moucheron tombé dans ses fils; le gibier a beau n'être pas bien gros, qu'importe! suffit qu'on puisse becqueter une bouchée. Quand la maquerelle parvient à se faire héberger à crédit, grâce à la bêtise de quelqu'un, elle suce le sang de la bourse, comme l'araignée suce le sang des mouches qu'elle attrape. L'araignée est toujours éveillée: la maquerelle de même; l'araignée court au moindre fétu qui vole sur la toile: la maquerelle court immédiatement ouvrir à qui frappe à sa porte, et toujours guette, comme guette l'araignée.
La nourrice.—Je ne crois pas que la nature, quoiqu'elle fasse les choses dont tu tires tes comparaisons, sût aussi bien que toi trouver toutes ces similitudes.
La commère.—Oh! songe à ce que ce serait si je m'y appliquais.
La nourrice.—Si tu t'y appliquais, tu stupéfierais le ciel.
La commère.—Oui, je ferais de belles choses, bien que je ne me soucie pas de la gloire et que je ne sois pas de ces vaniteuses qui tiennent toute la rue et gonflent les joues à la Renommée. Je reste dans mes jupes et me contente de ce que je suis. Mais laissons là les autres murmurer. Moi, ma chère nourrice, j'ai navigué par tous les temps, sans jamais perdre une heure, et j'ai toujours gagné peu ou prou. Parfois, après dîner, je m'en allais du côté des Banchi, par le Borgo, jusqu'à Saint-Pierre, et je guignais de l'œil ces imbéciles d'étrangers, que l'on reconnaît autrement que ne se peuvent reconnaître les melons. Dès que j'en avais avisé un, je l'abordais tout bonnement, bêtement, je le saluais et lui disais: «—De quel pays êtes-vous, homme de bien?» Puis je lui demandais depuis combien de temps il était à Rome, s'il cherchait quelque protecteur et autres balivernes. Je me familiarisais tout de suite avec lui, et l'amitié conclue je m'émerveillais comme lui de tout ce monde qui, continuellement, passe sur le pont Saint-Ange. A la fin, je lui disais: «—De grâce, venez donc avec moi jusqu'où je loge, j'ai des comptes à rendre à ma maîtresse et je ne connais rien à ces baïoques, à ces demi-Jules, à ces Jules tout entiers; je ne sais ce que vaut un ducat de chambre ou un autre.» Le nigaud, avec un «Très bien, volontiers», sans se douter de rien, venait avec moi et je l'emmenais dans une chambrette où se trouvait quelque petite salope de putain, à qui en arrivant je disais: «—Appelez votre mère.» Elle, qui comprenait l'argot, me répondait: «—Ma mère vous attend chez sa tante, elle a dit que vous alliez la trouver tout de suite, quelqu'un voudrait vous parler, puis vous reviendrez faire les comptes.»
La nourrice.—Que de ruses, de trames et de manigances! Mais je ne vois pas clair encore.