La commère.—Que de putains, que d'hommes j'ai trahis, assassinés, bafoués, durant ma vie!
La nourrice.—Ton âme en payera les arrérages.
La commère.—Patience! On ne peut pas être en même temps une sainte et une maquerelle; et supposé que mon âme paye les dettes de mon corps dans l'autre monde, elle pourra dire: «Qui jouit une bonne fois ne pâtit pas toujours»; puis, il est toujours temps de se repentir.
La nourrice.—C'est vrai!
La commère.—J'ai fait coucher vingt marchands de volailles, trente porteurs d'eau et cinquante meuniers avec les plus huppées courtisanes qu'il y ait ici, en leur faisant accroire que c'étaient des seigneurs et des chevaliers «venus pour leurs beaux yeux», comme dit l'Innamoramento; la vérité, c'est qu'ils payent en conséquence. Puis, tournant le feuillet, j'ai fait travailler de grandes salopes par de hauts personnages, en fardant leurs laideurs de belles nippes louées à la journée, et je ne puis me tenir de t'en raconter une bonne que je fis, au très utile profit de la signora et au mien. Prends-y garde, petite sœur, quoique je te dépeigne comme on ne peut plus accorte la courtisane dont je te parle, enfonce-toi bien dans la tête que toutes ses gentillesses étaient accommodées à mon huile et à mon sel.
La nourrice.—Il n'est pas permis de croire le contraire.
La commère.—Débarqua par chez nous un marchand étranger, qui y restait pour ses affaires huit mois de l'année. Comme le voulut Amour, il s'éprit d'une des plus huppées, une femme qui se tenait beaucoup mieux que je ne saurais te dire. Notre homme en étant échauffé, comme de juste, et n'avisant aucun moyen, me tomba entre les mains et me confia son tourment. Je lui répondis par ces: «Je verrai;... je ne sais pas;... cela se pourrait;... peut-être bien;... mais...» qu'on entremêle, dans le doute où l'on est d'obtenir quelque chose. Néanmoins, je vais la voir, je parle, j'y retourne; je donne à l'homme quelque espoir, puis je le lui ôte, un tas de singeries. Il me donne à porter des lettres, puis des sonnets, et je vais les remettre à sa dame.
La nourrice.—Toujours billets doux et sonnets sont envoyés les premiers en ambassade; pourquoi pas de bons écus? Il faut pourtant offrir autre chose que du papier et des vers, si l'on ne veut se le secouer à l'odeur d'une telle ou d'une telle.
La commère.—Tu parles bien; néanmoins, les gentillesses sont des gentillesses, et les chansons étaient déjà fort à la mode en ce temps-là. Celle qui n'en aurait pas su une foule, des plus belles et des plus nouvelles, en serait morte de honte, et les putains ne s'en délectaient pas moins que les maquerelles. La Nanna que voici ne me laisserait pas dire une fausseté, et je sais bien tout le profit qu'elle en tira de ses chansons, sans compter l'amusement qu'elle procura un bout de temps à tout le monde avec celle qui dit:
Je possède, mesdames, certain objet,
Qu'alors que de deux l'Amour en fait un,
Vous possédez également:
Il est blanc, sa tête est pourpre,
Ses cheveux sont noirs comme l'encre.
Il se redresse si on le touche
Et toujours a le lait en bouche;
Il croît et diminue souvent;
Il n'a pas d'oreilles et entend.
Maintenant, sur votre foi,
Dites-moi donc ce que c'est.